Le travail commence dès qu’on se rejoint sous le préau
Sophie : Moi c’est clair, je suis très attachée au rang. Je sais que parfois ça fait un peu vieille école quand on dit ça, mais franchement c’est de loin la manière la plus pratique de faire. Là on me voit sortir quelques minutes avant la sonnerie. Je rejoins les élèves dans la cour, je les appelle et ils viennent se ranger. On attend que tout le monde soit là. On vérifie les manteaux, les cartables, et trois bricoles et ensuite on monte ensemble. Pour moi, la classe commence déjà dans la cour. C’est quelque chose qui me frappe quand je regarde certains collègues où clairement la classe commence quand les élèves sont assis à leur place. Moi je ne crois pas ça du tout. Le travail commence dès le moment où ils me rejoignent sous le préau.
On quitte un univers pour entrer dans un autre
Dans le rang, je regarde déjà énormément de choses. Je vois celui qui arrive en courant alors qu’il est habituellement calme ou qui est triste, qui s’est disputé avec un copain, qui ne quitte pas sa mère des yeux, qui traîne les pieds. En fait, je fais déjà mon métier. L’autre matin, j’ai tout de suite repéré un élève qui était inhabituellement silencieux. D’habitude il parle tout le temps mais là, rien, il regardait par terre. Quand je lui ai demandé si ça allait, il m’a expliqué que son frère était à l’hôpital. Je me dis que si je n’avais pas pris ce temps dans le rang, je serais probablement passée à côté. Et puis les CP, il ne faut pas l’oublier, ils arrivent souvent avec encore beaucoup d’habitudes de maternelle hein. Certains ont besoin qu’on les accompagne dans chaque transition. Le passage de la cour à la classe n’est pas quelque chose d’évident pour eux.
Pour moi, le rang sert aussi à ça. La cour, c’est le jeu, les copains, le mouvement, le bruit. La classe, c’est autre chose. Entre les deux, il faut une transition. Attention, je ne cherche pas le silence absolu, c’est pas le sujet. Mais progressivement, les élèves comprennent qu’on quitte un univers pour entrer dans un autre. Quand on se met en rang, quand on avance ensemble, quand on monte l’escalier, il se passe déjà quelque chose. J’ai remarqué qu’on voit les élèves ralentir, les conversations diminuer. Y’a un effet réel à avancer tous ensemble pour aller en classe qui fait qu’ils se mettent dans une posture d’élève.
Pour beaucoup d’enfants, cette transition est très importante, surtout ceux qui ont du mal avec les changements. Je sais que pour un élève TSA que j’ai cette année, le rang est un repère extrêmement rassurant pour lui. Chaque matin il sait où se placer et ce qui va se passer. Et ça c’est rassurant, pour lui comme pour d’autres je pense.
Le rang me permet de construire le collectif
Et puis il y a les parents. Dans notre école on est dans une cour en largeur et les parents sont tous le long des grilles. Et quand je suis dans la cour, je suis disponible. Toutes les maîtresses on est dispo et des parents nous parlent. Ils apprécient ça, ils l’ont dit au conseil d’école. Après attention, pas pendant vingt minutes hein, sinon on ne s’en sort plus. Mais je peux entendre une information importante genre « il a oublié ses lunettes », « on attend un rendez-vous médical ». Surtout pour les CP, ils sont petits encore et ça rassure tout le monde. Et pour moi, ça paraît anodin mais ça peut changer toute une journée de classe. Moi j’ai besoin de ces informations-là. Je préfère les avoir à 8h20 qu’à midi.
Et puis il y a les retards aussi hein. Quand j’accueille dans la cour, je sais immédiatement qui manque, qui est en retard. Je n’ai pas besoin de passer mon temps à surveiller la porte pendant la première activité. La directrice s’est beaucoup bagarrée pour ça et maintenant les parents sont très corrects avec les retards. Mais y’en a. Et moi le temps de se mettre en rang c’est déjà un temps où je visualise qui est là et qui n’est pas là.
Dans le rang, il se passe plein de choses en fait. Le manteau qu’un élève n’arrive pas à fermer, le cartable qui s’ouvre dans l’escalier, la dispute commencée dans la cour qui continue encore. Tout ça j’en parle parce que c’est arrivé rien que cette semaine. Et moi dans le rang, j’ai l’impression de dégager le terrain pour pouvoir ensuite enseigner dans de bonnes conditions.
Et je vais même te dire un truc : le matin donne souvent le ton de la journée. Quand l’entrée se passe bien, quand le groupe monte calmement, j’ai souvent l’impression que la matinée est plus sereine. Peut-être que c’est subjectif, mais je le ressens vraiment comme ça. Le rang me permet de construire le collectif. Plus j’en parle et plus je prends conscience aussi l’importance de ce moment où les élèves se reconnaissent comme un groupe. Ils commencent la journée ensemble en fait et pour moi, ça compte énormément.
Nathalie : Moi justement, c’est ce côté collectif qui m’interroge. J’ai fait pas mal d’écoles et je sais que c’est la norme. Moi-même je l’eus fait. Mais je me demande vraiment si ce temps-là est utile. Parce que quand je regarde ce qui se passe réellement sur la vidéo, je vois surtout beaucoup d’attente. Les élèves attendent dans la cour, ils attendent dans le rang, ils attendent devant la porte. Après j’imagine aussi qu’ils attendent que tout le monde soit installé. Je trouve que ça fait beaucoup. Et quand j’en vois qui s’agitent, je me demande si ce temps d’attente n’y est pas pour beaucoup.
Les élèves trouvent immédiatement quelque chose à faire
Alors maintenant, quand j’arrive, j’ouvre la classe. Je suis dedans dès 8h20-25. Les élèves arrivent progressivement. Ils accrochent leurs affaires en autonomie et ils s’installent. Un peu comme en maternelle, ils commencent une activité d’accueil. Et franchement, je trouve les débuts de matinée beaucoup plus sereins.
Ce qui a changé pour moi depuis que j’accueille les élèves dans la classe, c’est la qualité des échanges. Dans un rang, tu t’adresses surtout à un collectif justement. Mais quand les élèves arrivent progressivement, je peux accueillir chacun. Je peux leur dire bonjour individuellement, regarder leurs visages, échanger quelques mots. Ça dure parfois dix secondes, parfois trente, mais je trouve que ça change énormément de choses. J’ai certains élèves que je sais plus angoissés qui ont besoin de me parler un peu le matin. On règle parfois des problèmes en deux minutes et je trouve cette manière de faire l’accueil beaucoup plus humaine en quelque sorte.
Après, lorsque la sonnerie retentit, tout est déjà lancé. Certains lisent, d’autres écrivent la date, d’autres terminent un petit défi. La classe vit déjà quoi. Je n’ai pas moi cette rupture entre « on attend » et « on travaille », les élèves arrivent et trouvent immédiatement quelque chose à faire. Pour certains enfants très dynamiques, c’est beaucoup plus simple je crois, ils n’ont pas le temps de monter en excitation. Ils entrent directement dans une activité. Je pense que cela crée moins de tensions.
Je rentre progressivement dans mon travail
Je vais même te dire quelque chose : parfois j’ai l’impression qu’on passe du temps à gérer des problèmes créés par le rang lui-même. « Remets-toi à ta place », « Arrête de pousser », « Avance », « On attend », « On se tait ». Je ne dis pas que c’est magique mais un accueil échelonné évite ce genre de micro-perturbations. Dans ma classe, ça change énormément de choses de commencer petit à petit, comme en mater. Je me suis rendue compte que certains élèves passaient davantage de temps à apprendre et moins de temps à attendre.
Y’a un truc qui était difficile pour moi aussi ce sont les jours de pluie. On déteste tous ça hein faire classe les jours de pluie mais moi vraiment ça a participé je pense à changer mon point de vue sur l’accueil. Les manteaux trempés, les parapluies, les bottes pleines de boue, les élèves qui se bousculent sous le préau. J’avais l’impression de commencer ma journée déjà fatiguée. Aujourd’hui, l’arrivée est beaucoup plus progressive et quand les élèves entrent au fur et à mesure, moi je peux être disponible pour chacun. Moi j’ai un sas de décompression et je pense que certains élèves aussi. Le fait de pouvoir entrer, s’asseoir, dessiner un peu ou feuilleter un livre leur permet de se poser avant que la journée ne commence vraiment.
Et puis il y a quelque chose que j’aime beaucoup, qui rend ma journée plus agréable. Quand les élèves arrivent progressivement, moi aussi je rentre progressivement dans mon travail. Je ne commence pas ma journée face à vingt-cinq élèves d’un seul coup. Je les accueille un à un, je regarde leurs cahiers, je réponds à une question. Je trouve que ça rend l’entrée dans la journée beaucoup plus douce. Je suis moins dans le contrôle mais plus dans la relation et pour répondre à ce que tu dis, je crois que le collectif se construit aussi comme ça. Pas forcément en mettant tout le monde en rang, mais en permettant à chacun de trouver sa place avant de rejoindre le groupe.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière un nouvel aspect souvent invisible du travail enseignant : les gestes d’accueil. Nathalie et Sophie poursuivent pourtant des préoccupations communes comme repérer les besoins des élèves, instaurer un climat serein, construire le collectif ou permettre l’entrée dans les apprentissages. Mais cette controverse montre que les gestes professionnels les plus ordinaires sont souvent le résultat d’arbitrages complexes construits au fil de l’expérience. Des arbitrages qui répondent aussi à des préoccupations tournées vers soi, vers ses propres préférences subjectives. Comme souvent dans nos controverses, il ne s’agit pas d’opposer une bonne pratique à une mauvaise mais de comprendre différentes manières de répondre à des préoccupations similaires. L’accueil apparaît ici non comme une simple formalité organisationnelle mais comme un véritable geste professionnel, porteur d’enjeux éducatifs, relationnels et pédagogiques.
Frédéric Grimaud
