Combien de courriels reçoit un.e enseignant.e par semaine ? Quand consulter sa boîte email ? Dans une école, deux enseignant·es en charge de la direction discutent de leur manière de gérer les mails professionnels. Julien préfère les consulter au fur et à mesure tandis que Claire n’hésite pas à différer. Tous les deux justifient leurs choix lors d’un entretien croisé à partir d’une vidéo dans laquelle on voit Claire lire la boite mail de son école sur l’ordinateur de son bureau, durant la pause méridienne :
Julien : Oui moi tu vois je lis les mails au fur et à mesure qu’ils arrivent sur mon téléphone. Je l’ai toujours sur moi. D’abord parce qu’à tout moment tu peux recevoir des appels déjà. Ça m’est arrivé même des trucs hyper graves comme un collègue qui n’arrivait pas à gérer un élève qui avait le bras coincé … bref j’ai toujours mon téléphone allumé et de toutes façons pour des raisons de PPMS je crois même que tu es obligé. Donc régulièrement je regarde mes messages, notamment les mails. Et j’avoue aussi pendant mon temps de classe hein. Entre deux activités, pendant que les élèves travaillent en autonomie ou quoi, je jette un œil rapidement.
Cela me permet de traiter les petites demandes avant qu’elles ne s’accumulent
Et à ce moment-là j’ai le switch « effacer le message » très facile hein. Tout ce qui ne va pas être important je zappe direct. Les pubs, les propositions de je sais pas quoi, les syndicats que je connais même pas, bref, j’expédie à la corbeille. Comme ça après quand je me pose devant les mails longs à lire et à répondre, j’ai déjà fait tout le travail de tri en amont. Je gagne à bloc de temps. Et puis, faut pas le cacher, il m’arrive aussi de répondre tout de suite si c’est urgent, ou bien de traiter les petites demandes avant qu’elles ne s’accumulent. Je trouve que c’est plus efficace : en restant à jour, je n’ai pas à affronter une pile de messages plus tard. Alors oui, il m’arrive de lire mes mails en classe, et même d’y répondre. Mais je veille à ce que ce soit discret et à ce que cela ne perturbe pas le déroulement du cours. Je me dis que après tout ça fait partie de ma fonction.
Je montre aussi que je suis réactif aux parents
Si jamais je devais ne répondre aux mails que le lundi matin ou le jeudi après-midi sur mon temps de décharge, personne n’y gagnerait hein. Et puis faut que je pense aussi à la gestion de mon temps, de préparation de classe justement, et de vie aussi. Vraiment les mails c’est devenu une activité en soi : trier, lire, répondre, transférer aux collègues, archiver … et pour au final pas grand-chose d’utile en plus. Et puis au-delà des collègues et de l’administration y’a les parents aussi alors je réponds de suite. Et quand je réponds de suite, je montre aux parents que je suis réactif. Ça m’est arrivé récemment que le matin un parent ait écrit un message pour dire que son fils devait aller à l’ortho. J’ai pas répondu car il m’a envoyé à 8h30. A 9h il m’a laissé un message sur le répondeur, à la récré il m’a appelé. Eux ils pensent que ma vie c’est de rester devant l’ordi en attendant leurs messages !
Claire : En vrai je suis 100 % d’accord avec ce que tu dis hein. Le harcèlement de l’administration, les sollicitations des parents, les mails à transférer aux collègues … c’est devenu n’importe quoi. Mais quand même je ne pourrai pas être comme toi en permanence connectée. Ça me fait peur rien que d’y penser. C’est pour ça que je suis à mon bureau là, tranquille, pour exécuter cette tâche qui est devenue une tâche quotidienne pour nous en direction. D’abord parce que j’ai besoin d’être sur l’ordi pour faire ça. Sur le téléphone bof. Alors les jours où j’ai pas de décharge, je me fixe deux ou trois moments précis dans la journée pour lire mes mails et y répondre. C’est surtout le matin avant la classe, à la pause de midi et en fin d’après-midi. Même pendant les récrés je ne le fais pas, ou du moins rarement.
Cela me permet de rester concentrée sur une seule tâche
Les récrés c’est aussi un temps de travail d’équipe et de toutes façons je serais en permanence dérangée. Donc là tu me vois à midi parce que c’est pas un jour de décharge. Je prends vite mon repas avec les collègues qui restent sur l’école et puis je m’enferme dans mon bureau et je fais tout le travail administratif. Cela me permet de rester concentrée sur mes tâches sans être constamment interrompue. Et ça commence par les mails. J’ouvre la boite et je commence comme toi par virer tout ce qui est en trop. Et y’en a effectivement. Puis je classe dans des dossiers sur la boite mail les messages selon leurs objets. Mais à chaque fois, soit je réponds soit je transfère aux collègues. C’est après seulement que je les fais glisser dans des dossiers parce que les mails classés, c’est vraiment pour les retrouver si besoin. Donc si j’ai pas traité de suite je ne le ferai plus jamais. Et ça, reconnais que les messages importants que tu zappes, c’est un peu l’angoisse quand même.
Pour moi c’est une question de santé mentale
Voilà comment je m’y prends, ça ne prend pas une heure mais bon quand même. Mais a contrario jamais je ne pourrais faire comme toi et lire mes mails sur mon téléphone pendant la journée, surtout en classe. Si je me mettais à vérifier mes mails en permanence, je n’arriverais plus à avancer sur le reste c’est sûr. Je ne peux pas faire bien deux choses à la fois. Pour moi c’est une question de santé mentale, il faut savoir fermer certaines portes pour mieux travailler et mieux se reposer. Et les mails à la maison alors ? Tu lis tes mails pro tout le temps ? Non moi j’ai besoin que non. Et puis au final c’est peut-être pas plus mal si on ne répond pas aux gens, parents ou IEN, de suite. Ça « éduque » aussi les gens à comprendre que je ne suis pas joignable à la minute. Quand on sait qu’une réponse arrivera dans quelques heures, on apprend à anticiper non ?
Le petit mot du chercheur : Nos enquêtes ont montré l’inflation galopante des tâches administratives pour les directrices et directeurs parmi lesquelles la question des e-mails tient une place importante. La tâche peut sembler simple, et elle l’est au fond, mais elle nécessite du temps et de l’organisation. Et surtout, elle devient quelque chose de permanent. Les enseignant.es en général, reçoivent des messages à toute heure, n’importe quel jour. Certes ils peuvent ne pas y répondre dans l’instantané et faire valoir leur droit à la déconnexion, mais du coup ils prennent le risque d’une tâche plus lourde au moment où il faudra ouvrir la boite mail. Encore une fois, c’est alors une question de choix individuels que prennent, comme Claire et Julien, chaque directeur ou directrice.
Frédéric Grimaud
