Betty : A voir ça sur la vidéo, ça m’interroge ce que tu fais. Je parle de l’élève dont tu montres le travail là. J’ai compris que tu veux le féliciter hein, mais je me demande en voyant la vidéo si c’est vraiment opportun de le faire devant tout le monde ? Là tu y vas franchement. Il se lève, tout le monde a les yeux sur lui et toi tu exposes son travail. Tant mieux pour lui et je vois bien qu’il a l’air content. Et puis tu en profites pour montrer un genre d’exemple. OK tout ça c’est bien mais on n’est pas dans sa tête et on ne sait pas ce qu’il pense au fond.
Certains enfants peuvent se sentir mal à l’aise
Ce n’est pas rien psychologiquement d’être soumis au regard des autres, de tous les autres, sans être prévenu. Je me dis en voyant que ça peut être presque violent en vrai à vivre. Certains élèves, surtout les plus réservés, n’aiment pas être mis en avant devant tout le monde. Certains enfants peuvent se sentir mal à l’aise voire davantage non ? Si tu regardes bien il rougit, peut-être par fierté mais aussi peut-être par honte non ? Il peut même redouter d’attirer des moqueries. Moi selon les années et les groupes classe que j’ai eus, je ne me serais pas risquée à faire ça par peur de mettre l’enfant dans une position inconfortable au sein de son groupe de copains.
La félicitation en privé me permet de garder l’équilibre de la classe
En voyant ta vidéo je me suis demandé comment je fais-moi. Et c’est vrai que, pareil, je félicite des élèves bien sûr parfois. Mais je préfère féliciter un élève à part, dans un moment plus intime, pour éviter toute gêne ou pression sociale. On n’est pas obligées de le faire devant les autres et ça peut avoir le même effet d’encouragement. Souvent ça m’arrive quand ils vont en récré j’en garde un ou deux pour leur dire tout le bien que je pense de leur travail. Ou de leurs efforts aussi car la réussite ce n’est pas que le résultat c’est aussi l’engagement, le sérieux. Et alors je me rends compte que la félicitation en privé permet de préserver l’équilibre de la classe. Je veux dire qu’en public, il existe toujours un risque de jalousie ou de sentiment d’injustice chez ceux qui n’ont pas été complimentés.
Ça crée aussi un moment de relation privilégiée avec l’élève
Je ne te parle pas juste de l’effet « chouchou » hein. Ça on sait qu’il ne faut pas le créer. Mais juste implicitement, tacitement, tu crées une forme de frustration chez ceux qui n’ont pas été félicités. Et qui peuvent d’ailleurs avoir de vraies raisons de penser qu’eux aussi auraient mérité que leur travail soit montré aux autres. Inversement, prendre l’élève à part et lui parler en lui disant qu’on a apprécié son travail ou son engagement, eh bien le message reste fort, sans provoquer de comparaison immédiate avec les autres. Le message est d’ailleurs même peut-être plus fort encore en privé, et ça crée aussi un moment de relation privilégiée avec l’élève. On peut davantage expliquer précisément ce qui a été apprécié et encourager l’élève sur des points spécifiques. Et ces moments de tête à tête avec un élève sont rares et précieux.
Nathalie : Oui je suis assez d’accord sur la fin de ce que tu dis. Je le fais aussi de prendre des élèves à part à certains moments pour leur parler de leur travail. En bien ou en mal. Et donc parfois je fais exactement comme toi. Mais aussi devant les autres pourquoi pas ? Je pense que féliciter un élève devant ses camarades est une manière puissante de valoriser ses efforts et ses réussites. C’est un moteur selon moi. La reconnaissance publique renforce l’estime de soi et tout le monde a besoin de ça. Le seul hic que je peux voir parfois c’est de reproduire des valorisations de garçons plus que de filles, je suis très attentive à ça, ou bien que certains ne soient jamais félicités. C’est pour ça que je félicite quasi tout le monde en vrai parce que tu trouves toujours un truc positif à dire sur un élève.
C’est ce que j’appelle une culture de la réussite partagée
Du coup ça installe quelque chose qui a une dimension collective. Ça montre à toute la classe que le travail et la persévérance sont remarqués, et que cela peut prendre des formes très différentes. Tu n’es pas obligé de féliciter que celui qui a réussi un bon travail. Tu peux aussi parler du progrès, de l’originalité, de la persévérance … ça permet de parler des valeurs qu’il y a dans le travail. Et ce n’est pas qu’en français et en maths hein, tu peux faire ça dans toutes les matières. A quel élève tu n’as vraiment rien à dire de positif à un moment dans l’année ? Et du coup cela crée un cercle vertueux. D’autres élèves, voyant cette valorisation, peuvent être motivés à s’engager davantage. C’est ce que j’appelle une culture de la réussite partagée. Les compliments ne doivent pas être perçus comme une compétition mais comme un encouragement collectif. Ce que l’un a réussi aujourd’hui, un autre peut le réussir demain, et si on n’a pas été félicité aujourd’hui on le sera demain.
C’est un moyen de donner des modèles positifs
Et puis ça rend visible quelque chose qui existe de toutes façons. Les élèves savent déceler nos regards, nos timbres de voix, qui montrent si on est plutôt content ou non d’eux hein. Donc autant ne pas faire d’hypocrisie. Les élèves apprécient qu’on soit francs, tant que c’est juste, avec eux.
C’est comme les notes ou les classements, tu as beau essayer de court-circuiter ça, au final tu passes pour une hypocrite car tout le monde voit bien qu’il y en a qui réussissent mieux que d’autres. En ayant toi la main sur ce que tu veux mettre en valeur et sur qui tu veux mettre en valeur, tu envoies un message aux élèves qui est nécessairement collectif. D’ailleurs c’est un moyen de donner des modèles positifs. Quand un élève est cité en exemple, les autres peuvent comprendre ce qui est attendu, concrètement, dans le travail ou le comportement. Moi ça me sert aussi d’outil pédagogique, qui permet d’illustrer les attendus, d’être dans l’explicite.
Le mot du chercheur
La relation que l’enseignant.e entretient avec chaque élève et avec le groupe classe fait aussi partie des gestes professionnels. Le genre professionnel est fortement nourri de tous ces rapports aux élèves qui prennent en classe des manifestation concrètes : noter, punir, classer, gronder … mais aussi féliciter. La manière dont s’y prennent Betty et Nathalie en disent long sur les valeurs qu’elles portent et qui font écho à celles de leur institution. Cela en dit long aussi sur la complexité d’un métier de l’humain, où l’on travaille avec des enfants et avec leurs sensibilités.
Frédéric Grimaud
