Sonia : Je remarque que tu travailles la porte fermée. Je sais qu’on ne fait pas tous pareil mais je voulais d’abord faire une remarque sur ça, sur le fait de travailler la porte fermée. Parce que moi je fais toujours classe la porte ouverte et c’est pas que un détail pour moi. Bon d’abord on peut le dire ça permet d’aérer naturellement la salle, surtout en hiver quand on n’ouvre pas toujours les fenêtres. C’est un détail je sais mais c’est quand même pas rien que l’air se renouvelle. Même en été d’ailleurs parce que les odeurs on les sent (rires) ! Mais bon c’est pas ça le point important.
La classe est un lieu accueillant
La porte ouverte, ça crée tout de suite une autre atmosphère. Plus ouverte justement. On est moins cloisonnés, on n’est pas en vase clos. Je pense que ça donne aux enfants l’impression que la classe est un lieu accueillant. En tous cas pas coupé du reste de l’école. On peut y entrer quand on veut, et on n’est pas dans un lieu fermé du regard des autres. C’est quelque chose que je réfléchis depuis un moment. D’abord c’est vrai c’est quelque chose de subjectif. Moi j’aimerais pas travailler la porte fermée. J’ai souvenir quand j’étais à l’école ou même au collège, les profs qui laissent la classe ouverte je me sentais mieux, moins oppressée. J’aime travailler la porte ouverte. Et je me dis que des élèves doivent ressentir ça aussi.
Je ne veux pas me couper du reste de l’école
Nos élèves sont petits hein, surtout en début CP. Certains élèves sont anxieux d’aller à l’école des grands. Et à ce moment je me dis que voir le couloir et entendre un peu la vie de l’école peut les rassurer. Quand tu es la porte fermée, ça a un côté pas rassurant quand même non ? Tu t’enfermes dans un endroit clos, avec des copains que tu connais pas forcément, un adulte qui impose un cadre de travail très différent de la maternelle … bref, te savoir dans un lieu ouvert quand tu as 6 ans, c’est forcément quelque chose qui participe à ton bien être, et donc qui te prédispose plus aux apprentissages. Et puis moi je le répète, c’est symbolique, je ne veux pas me couper du reste de l’école.
Jean-Marc : Ou alors c’est tout l’inverse. Bon d’abord moi, quand je veux aérer, j’ouvre plutôt les fenêtres, ce qui est plus efficace, même en hiver. Et puis la porte est fermée mais pas soudée, je peux l’ouvrir aussi si besoin. Mais sur ce qui est du côté rassurant, ça se discute. Quand tu arrives en CP tu as besoin de savoir que ta classe c’est un lieu protégé des plus grands. Faut y penser aussi. Et puis en maternelle aussi on bosse majoritairement la porte fermée donc ils ont quand même l’habitude. La porte fermée, ça peut-être aussi très rassurant tu sais. On est dans un cocon préservé, entre nous, et on bosse. Moi je ne comprends pas trop ton analyse.
La porte fermée c’est synonyme de calme
Tu l’as dit toi-même, on est sur quelque chose de très subjectif. Qu’est-ce qui rassure quelqu’un ? ça peut tout autant être une porte fermée qu’ouverte. Par contre quand elle est ouverte, comme tu dis, tu n’es pas coupé du reste de l’école. Et du coup ça peut aussi être un problème. Parce qu’une école, c’est un lieu vivant et y’a du monde qui passe, des classes qui vont au sport, des adultes qui circulent … et ça crée de la distraction. Alors que la porte fermée, c’est synonyme de calme. Les bruits de couloir, les pas, les conversations… tout cela détourne l’attention des élèves, surtout en CP où la concentration est encore fragile.
Un espace protégé où l’on peut se concentrer
Tu le vois bien en CP, mais c’est vrai à n’importe quel âge en vrai, les élèves sont sujets à la moindre distraction. Le concierge ramasse les feuilles dans la cour et c’est bon tu as perdu la moitié de la classe. C’est pour ça que fermer la porte aide à créer une bulle de travail, un espace protégé où l’on peut se concentrer sans interruption. J’imagine mal les enfants rester concentrés si y’a du monde qui passe dans le couloir, des gens qui jettent un œil dans la classe … au contraire le sens de la classe c’est le groupe clos. La classe c’est à la fois la salle et le groupe, c’est le même mot et ça va de pair. Et la porte ouverte ça peut brouiller ce sens.
Le mot du chercheur
Jean-Marc expose à la fin de son propos la réalité d’un mot polysémique : la classe. A la fois le groupe d’élève qui travaille ensemble et à la fois le lieu de cette activité. La gestion du groupe classe et la gestion du lieu classe sont deux aspects importants du travail des professeur.es des écoles. Les enseignant.es ont beaucoup de liberté pour arbitrer leurs choix et on voit ici que ceux-ci peuvent avoir une justification très subjective au final. C’est une caractéristique précieuse pour les travailleuses et les travailleurs que d’avoir une autonomie procédurale qui leur permet de faire des choix aussi au regard de préoccupations tournées vers leurs propres sensibilités.
Frédéric Grimaud
