Claire et Sophie visionnent une vidéo dans laquelle elles peuvent se voir au travail dans leurs classes de CM1 respectives. Cet exercice d’auto-confrontation à sa propre activité devient controverse lorsque Sophie, observant la vidéo de Claire en train de donner une consigne de travail à ses élèves, entame ce dialogue.
Sophie : Donc là tes élèves ils se mettent au travail avec une consigne orale uniquement ? Ah ou alors tu l’as écrite sur la fiche d’exercice. Oui je vois, mais je me demande si c’est suffisant. Enfin, de ce que je vois, j’ai l’impression de les élèves passent vite de l’écoute de la consigne à se mettre au boulot. Tu n’as pas des déperditions d’infos ?
Je te dis ça parce que moi, la consigne, je l’écris au tableau et je la fais recopier, quasiment tout le temps. Enfin… pas mot à mot non plus hein, pas tout le temps, mais les éléments importants. Le verbe, ce qu’il faut faire, parfois le nombre de réponses attendues. Enfin bien sûr ça dépend du type d’exercices mais sur un travail comme celui que tu donnes, j’aurais écrit au tableau une phrase simple, souligné le verbe « entoure » et écrit quelques éléments.
C’est pas juste un truc avant le travail, c’est déjà le travail en fait
Après peut-être que tes élèves sont plus dégourdis je ne sais pas. Mais même les bons ce n’est pas rien de leur faire écrire la consigne. Pour moi, écrire la consigne, ça fait partie du travail d’élève. C’est pas juste un truc avant le travail, c’est déjà le travail en fait. Je dirais que ça fait partie du pack travail d’élève : écrire la consigne et ensuite se mettre au travail. Quand ils écrivent la consigne, ils sont obligés de se poser, de comprendre ce qu’on leur demande. Je vois très bien que quand je la donne imprimée, y’en a plein qui se jettent sur l’exercice sans avoir lu. Là, quand ils doivent l’écrire, ben déjà ils ralentissent. Et en CM1, ralentir, c’est pas du luxe.
Et puis c’est un vrai travail sur la langue
D’ailleurs d’une manière générale, je fais copier beaucoup de choses avant qu’ils se mettent au travail. La date, le titre, la consigne … tout ça c’est ce qui apprend à gérer sa feuille, à gérer son travail. Après, oui, ça prend du temps, je l’entends tout à fait. Mais ce temps-là, je le gagne aussi après, parce que j’ai moins de « maîtresse j’ai pas compris », moins d’erreurs hors sujet.
Et puis c’est un vrai travail sur la langue de copier une consigne, c’est pas neutre. C’est pas énorme mais je me dis qu’il y a de la syntaxe, du vocabulaire, des verbes à l’infinitif. Pour certains élèves c’est déjà beaucoup de voir et de copier ça. Moi, je m’appuie là-dessus. J’ai été formée comme ça aussi, on nous disait que comprendre une consigne, c’était déjà une compétence en soi.
Quand la consigne est dans le cahier, tout est au même endroit
Mais je pense que notre différence c’est aussi lié au fait que j’utilise très peu de polycopiés et je privilégie les cahiers. C’est une grosse différence. Ma manière d’organiser le travail des élèves c’est de tout avoir dans le cahier dédié à la matière concernée avec un maximum de choses écrites, copiées, par l’élève.
Il faut dire un truc, c’est que moi, les feuilles imprimées, j’aime pas trop. Ça se perd, ça se froisse, ça finit par terre. Quand la consigne est dans le cahier, tout est au même endroit. Les parents voient ce qui a été demandé, les élèves aussi. Et quand on corrige, on peut revenir dessus. « Relis la consigne », ça a du sens quand tu l’as écrite toi. Alors oui, y’en a qui écrivent lentement, qui râlent, mais pour moi ça fait partie de l’apprentissage.
Claire : Oui moi aussi j’ai appris comme ça à l’école et je mesure ce que tu dis. Mais y’a d’autres réalités aussi. Du coup oui, par rapport à toi, moi c’est tout l’inverse pour ainsi dire. La consigne, je la donne imprimée, et franchement ils ne s’en portent plus mal. En CM1, y’a déjà tellement de choses à faire. Tu vois le programme que déjà tu n’arrives pas à faire rentrer dans l’ensemble de la semaine, et sans compter les jours que tu perds avec d’autres trucs qui viennent se rajouter.
Il y a sans doute un intérêt de leur faire copier des phrases entières mais aussi à ne pas passer 1 heure sur quelque chose qui doit prendre quelques dizaines de minutes. Et puis soyons lucides, quand ils copient la consigne, y’en a plein qui copient sans comprendre non plus. Ils recopient, point. Et après, ils me demandent quand même ce qu’il faut faire.
Si elle est imprimée, tout le monde part à peu près au même endroit
C’est pas incompatible nos deux manières de faire mais disons qu’on ne met pas les priorités au même endroit peut-être. Moi, ce qui m’importe, c’est ce qu’ils font après, comment ils s’y prennent, le raisonnement, voir ce qu’ils savent ou pas. Pas le fait qu’ils aient bien recopié « Entoure les adjectifs qualificatifs ». Je préfère qu’ils passent ce temps-là à réfléchir, à chercher, à se tromper.
En plus, j’ai des élèves avec des grosses difficultés d’écriture. Pour eux, écrire la consigne, c’est déjà un obstacle énorme. Alors que si elle est imprimée, tout le monde part à peu près au même endroit. Parce que y’en a, et y’en a de plus en plus, c’est un gros effort de copier la date, le titre, la consigne … ils y passent du temps mais aussi ils grillent leurs capacités d’attention qui est déjà très faible. Je me dis qu’en leur évitant cette tache un peu répétitive et qui peut les mettre en difficulté avant même d’avoir commencé, je leur laisse la chance de mettre toute leur énergie sur l’exercice en lui-même.
J’ai mes fiches prêtes, je sais où je vais
Et puis soyons claires, imprimer la consigne, c’est aussi une question d’efficacité pour moi. Je bosse quasi toutes les fiches hein, donc ce sont des fiches que j’ai conçues au fil des années et pendant les vacances. Mais après pendant l’année, j’ai mes fiches prêtes, je sais où je vais.
Et puis je les distribue pas sans rien dire. En début de séance, on lit ensemble, on reformule à l’oral, et hop, on se met au travail. Je trouve ça plus fluide, il y a moins de temps mort.
Et puis, chose importante, moins de gestion aussi. Parce que quand ils écrivent tout sur le cahier, y’en a toujours qui ont oublié le cahier, qui n’a pas de règle ou le stylo de la bonne couleur … et puis y’a tous ceux qui ont mal copié, qui ont écrit une consigne illisible … et au final eux ils ont passé un moment compliqué et moi ça m’épuise. Après, je dis pas que la consigne, c’est pas important, au contraire tu as raison. Mais pour moi, le travail sur la consigne, il se fait autrement. À l’oral, en collectif, en reformulant. Pas forcément par l’écrit.
Le mot du chercheur
Cette controverse renvoie à des arbitrages classiques du travail enseignant entre efficacité et efficience. Écrire la consigne ou la donner imprimée ne relève pas d’un simple choix technique, mais engage des conceptions différentes de l’activité de l’élève et du rôle de l’enseignant·e. Ces choix témoignent de manières singulières d’articuler son travail avec la définition que l’on se fait du bon travail, en fonction des contraintes de la classe et de l’histoire de chaque professionnel·le.
Frédéric Grimaud
