Marianne : Ok toi tu fais ranger la classe par tous les élèves. Je sais que c’est ce qui se fait en maternelle, on lance la consigne de ranger et tout le monde s’y met. Moi aussi j’ai longtemps fait ça mais depuis quelques années j’ai changé mon fusil d’épaule. J’instaure dès le début de l’année l’idée qu’on est responsable du jeu auquel on a joué, de la colle qu’on a utilisée, des livres qu’on a lus. Je fais donc l’inverse désormais, je demande à chaque élève de ranger ce qu’il a utilisé, quand il a fini. Et je m’y tiens. C’est un vrai travail, surtout en début d’année, mais je trouve ça plus responsabilisant. L’enfant sait avec quoi il a joué, où ça doit aller, et c’est à lui de s’en occuper.
Ça me donne des infos précieuses sur le comportement des élèves
Tu dois bien constater que quand on range tous ensemble, certains font semblant, ou rangent un truc au hasard juste pour dire qu’ils ont participé. En individuel, je vois mieux ce que chaque élève est capable de faire. Qui sait où vont les jeux, qui a besoin d’aide, qui évite. Ça me donne des infos précieuses sur le comportement des élèves.
Et puis, ça correspond aussi à ma vision de l’autonomie en maternelle. Être autonome, c’est pas seulement savoir faire une activité, c’est aussi prendre soin de son espace, de son matériel. Et ça, y’en a qui peuvent l’esquiver toute l’année en fait et donc passer à côté d’un apprentissage transversal fondamental. Et tu remarqueras que ce sont souvent les garçons, je dis ça au passage mais ce n’est pas rien, qui en font le moins.
Je préfère prendre ce temps-là plutôt que de tout faire à leur place ou de lisser les différences
Alors c’est certain que ça demande un gros investissement au début. Bon y’a tous ceux qui ont vite compris et avec lesquels tu n’as pas trop besoin de revenir dessus. Puis y’a tous ceux qui découvrent que s’ils sortent, s’ils utilisent, ils doivent ranger. Et enfin y’a les quelques-uns que tu vas passer une bonne partie de l’année à pister pour voir s’ils rangent leur matériel. C’est un travail de sape mais c’est payant.
C’est sûr que c’est plus bruyant, plus long aussi je le sais bien. Mais je préfère prendre ce temps-là plutôt que de tout faire à leur place ou de lisser les différences. Chaque enfant est différent, son rapport aux objets est différent, et il se construit durant l’année. Je sais que tu peux aussi faire un travail similaire alors que tous les élèves rangent. Mais vraiment, responsabiliser chaque enfant sur son matériel c’est important je trouve.
Et puis ça évite un sentiment d’injustice que certains doivent avoir quand c’est toujours les mêmes qui font. Même si à leur âge ils le font avec plaisir, ça n’en demeure pas moins une injustice de devoir ranger ce que d’autres mettent en bazar. Après, dans la fin de l’hiver, quand ils sont capables de toujours ranger systématiquement leur matériel, je les félicite, je leur dis qu’ils ont grandi et ils apprécient.
Giulia : Oui pourquoi pas. Mais je ne vois pas bien comment gérer ça. Dans ma classe, tu le vois, le rangement, c’est collectif. On s’arrête de faire une activité ensemble, on se met tous au boulot ensemble, et on range ensemble. Pour moi, c’est un vrai moment de classe, pas un truc à la marge. Je dis souvent que c’est presque une activité à part entière. Les enfants savent que quand je dis « on range » et que la musique déclenche, tout le monde participe, chacun à sa mesure. Ça crée un cadre, un rythme. On est ensemble, on fait la même chose au même moment. C’est important à leur âge d’entrer dans une activité par le collectif, c’est entrainant et rassurant.
Là, c’est clair : on range, point
Je trouve que ça apaise beaucoup le groupe aussi parce que c’est égalitaire. Tout le monde arrête de faire ce qu’il fait, surtout après les temps libres où certains ont du mal à cesser une activité qui leur plait. Et il peut y avoir des réticences ou des incompréhensions quand un moment finit. Alors que si on passe à une autre activité, le rangement, et qu’elle est collective, c’est plus sécurisant de s’y engager. Y’a moins d’agitation que quand chacun range son petit coin dans son coin. Là, c’est clair : on range, point. Et puis, en maternelle, ils ont encore besoin de voir, d’imiter. Quand on range collectivement, ceux qui ne savent pas trop faire regardent les autres, se repèrent. Ça fait partie des apprentissages sociaux, en fait.
C’est très ritualisé comme moment
L’ATSEM et moi on participe et du coup on en profite pour en faire un temps éducatif. Tu sais même en collectif on voit qui fait quoi, qui sait faire quoi et aussi bien sûr qui ne fait rien. Et puis moi, honnêtement, ça me soulage aussi. J’ai pas à vérifier vingt endroits différents, à rappeler sans arrêt “range ton jeu”, “range ton coin”. Donc là tu vois comment ça se passe. On met une chanson toujours la même, et on se met à ranger. Ca devient presque réflexe comme activité, tout le monde comprend que c’est le moment où. Là il n’y est pas mais parfois je peux mettre un petit minuteur. Enfin bref, c’est très, très ritualisé comme moment. Ca peut paraitre trop dirigiste peut-être mais moi j’y vois un moment de coopération. On apprend à faire ensemble, à respecter le matériel commun.
Le mot du chercheur
Le rangement constitue une activité souvent invisibilisée du travail scolaire, alors qu’elle mobilise des enjeux forts de socialisation, de coopération et d’autonomie. Les choix faits par Giulia et Marianne renvoient à leurs manières propres d’organiser le groupe classe et aux enjeux qu’elles mettent dans cette activité. Cela renvoie aussi à leur expérience, à ce qu’elles ont appris en intégrant des gestes de métier, à des postures propres à leur profession, à leur genre professionnel qui, nous le constatons une fois de plus, s’enrichit de leurs styles à chacune.
Frédéric Grimaud
