Dans le métier enseignant, bien que la préparation de classe occupe une place centrale, elle reste largement invisibilisée, comme par ailleurs l’ensemble des activités « hors la classe » des professeur.es des écoles. En analysant des traces de sa propre activité, Mathieu, enseignant en cycle 3, explique comment il s’organise. Ce qui ne manque pas de faire réagir sa collègue Sandra et de provoquer une controverse sur la préparation des séances. Frédéric Grimaud cumule des centaines d’heures d’entretiens avec des professeur.es des écoles. Iels parlent de leur métier, de leurs gestes du quotidien, de leur organisation du travail en classe. Parfois, iels sont d’accord ; parfois, pas du tout. Cette chronique donne à entendre ces désaccords professionnels ordinaires. Aucun point de vue n’est meilleur qu’un autre, aucun n’est à rejeter. Mais ces controverses font vivre le métier.
Mathieu : Oui là j’ai passé une bonne partie du dimanche pour préparer tout ça. Mais ça c’est pour toute la semaine. Après tout est quasi fait. Parce que moi j’ai besoin de préparer la semaine entière sinon, si je ne sais pas où je vais, je me sens en insécurité. Enfin peut-être que le mot est fort mais en tous les cas je n’aime pas ça mais alors pas du tout. Du coup le dimanche, ou parfois aussi le mercredi après‑midi hein, je prends le temps de poser toute la semaine. Quand je dis toute, c’est les séances, les objectifs, les supports, même les consignes que je vais donner aux élèves, dans toutes les matières. Je commence le lundi avec une visibilité totale sur la semaine.
Arriver en classe l’esprit plus tranquille
Déjà il faut le dire, ça m’évite de travailler le soir en semaine. J’ai deux enfants aussi et j’ai jamais le temps de bosser la semaine après la classe. Et puis surtout, ce travail en amont, ça me permet d’arriver en classe l’esprit tranquille. J’ai une vision d’ensemble de la semaine avec une certaine cohérence. Je vois comment les apprentissages s’enchaînent, comment les disciplines se répartissent dans la semaine, et comment les activités se répondent.
Sinon quoi ? tu navigues à vue ? Moi c’est impossible d’y penser. Le dimanche quand je me couche, je sais que tout est prêt pour la semaine. Quand ça m’arrive que ça n’a pas été possible, c’est rare hein, je ne le vis pas bien. Des week-end où j’ai pas trop eu le temps de bosser pour telle ou telle raison, tu es sûr que le dimanche soir je me couche à 2 heures du mat s’il faut mais j’ai préparé pour la semaine.
Je me laisse facilement absorber par le quotidien
Alors c’est une sécurité pour moi, pour que je sache comment va se dérouler la semaine sans que j’ai à rebosser le lundi soir par exemple. Après une journée de travail me remettre à bosser non merci ; alors que le dimanche je suis frais. Mais c’est aussi une question de cohérence dans l’organisation des apprentissages. Préparer à l’avance m’aide aussi à garder le fil des programmes.
Quand je bosse le dimanche, j’ai tout sous les yeux dans mon bureau et je fais en sorte que les choses s’équilibrent sur la semaine. La semaine de classe est cohérente et complète, je sais où je pars le lundi et où j’arrive le vendredi. Si je ne le fais pas, je me laisse facilement absorber par le quotidien : les imprévus, les ajustements permanents, les urgences pédagogiques. Je me connais, si j’ai pas un canevas à suivre sur la semaine, je vais me perdre et le vendredi je vais avoir le sentiment d’avoir perdu le cap. Y’a donc cette question d’esprit tranquille sur la journée on va dire, plus cette question d’équilibrer les moments.
Certaines séances demandent beaucoup de concentration aux élèves, d’autres sont plus légères et j’essaie d’alterner les rythmes et de prévoir le matériel, les transitions, les temps collectifs et les temps de travail autonome. Tout ça c’est beaucoup de choses à penser et c’est plus logique de se prendre un gros moment, une bonne demi-journée, le dimanche pour tout poser et que le lundi matin tout soit prêt pour les 4 jours de classe.
L’impression de courir en permanence derrière le temps
Alors je sais, on me dit parfois que cette organisation est rigide et que le dimanche je pourrais en profiter. Mais je ne le vis pas comme ça. Au contraire, pour moi, cette préparation est une base nécessaire, je ne m’imagine pas bosser sans, à l’aveugle sur la semaine.
Après attention, une fois en classe, je peux toujours ajuster hein. Si une séance dure plus longtemps que prévu par exemple, je sais ce que je peux déplacer. Inversement, si une activité fonctionne particulièrement bien ou qu’il y a besoin d’insister sur un point que je n’avais pas prévu, je peux la prolonger. Mais justement le fait d’avoir prévu la semaine me permet en réalité de faire tout ça sans avoir l’impression de courir en permanence derrière le temps. Au final, plus la semaine est prévue de manière précise et anticipée, plus c’est facile de faire des ajustements.
Sandrine : Ben justement, moi l’expérience m’a montré que y’a toujours des ajustements. Alors pourquoi ne pas partir de cet état de fait. Tu sais, j’ai longtemps essayé de préparer toute la semaine à l’avance, et avec le recul cela me stressait plus qu’autre chose. Je passais des heures à construire des séances très détaillées, et dès le lundi matin je voyais bien que la réalité de la classe ne correspondait pas complètement à ce que j’avais imaginé.
On fait tous ce constat hein, si on veut respecter le temps des apprentissages, si on veut accueillir les initiatives des élèves, on ne peut pas tout préparer à l’avance hein. Après je parle aussi avec une expérience différence, un peu plus longue quoi. Ça fait 20 ans que j’ai des CM tu sais et j’ai préparé tellement de trucs que je peux peut-être plus me permettre d’y aller sans avoir forcément tout balisé en amont.
Je préfère avancer au jour le jour
De toute façon je crois que ça n’arrive jamais qu’on fasse exactement ce qu’on a prévu non ? Moi je l’ai toujours constaté. Un exercice prenait plus de temps que prévu, une notion devait être reprise, un groupe d’élèves avait besoin d’un accompagnement plus soutenu. Au bout d’un moment, j’ai compris que cette façon de travailler ne me convenait pas et quelque part aujourd’hui, je peux dire que je préfère avancer au jour le jour. Bien sûr, je sais où je vais hein. J’ai mes progressions, mes objectifs de période, mes grandes étapes. Même si les programmes changent ou que les lubies des inspecteurs sont parfois différentes, au final dans les grandes lignes ça ne varie pas beaucoup tu sais.
Et donc maintenant je construis mes séances en fonction de ce que j’ai observé dans la journée de classe. Ça ne me prend pas beaucoup de temps le soir et puis faut dire que mes enfants à moi sont grands, ils n’ont plus besoin de leur maman ! Mais quelques dizaines de minutes, au pire une heure si vraiment y’a quelques chose de nouveau à préparer, le soir et moi ça me suffit largement. Et comme ça, si je sens qu’un point n’est pas encore acquis, je prends le temps de le retravailler ou si au contraire les élèves ont compris rapidement, je peux avancer.
Cette souplesse me paraît essentielle et j’ai besoin que ce soit « à chaud ». Parce que si je dois attendre le dimanche d’après pour réajuster mon tir, je ne vais plus me rappeler ce qui s’est passé en classe. Le soir, c’est encore frais dans ma tête comment s’est passée la journée et donc je peux réajuster.
Attentive à ce qui se passe réellement dans la classe
En fait, travailler un peu au jour le jour, ça me force à être en phase avec ce qui s’est passé dans la classe la journée. Même parfois je fais entre midi et deux hein. S’il y a quelque chose dont me parlent les enfants le matin et qui me semble important, je peux préparer un truc pour l’aprem. C’est pas mal de faire ça, tu gardes leur intérêt. Et bien sûr si dans la journée il y a une notion, ça peut-être en maths/français mais aussi en science ou histoire, qui mérite qu’on y revienne le lendemain, et bien le soir je peux tranquillement leur préparer un support, chercher un exercice ou quoi.
Au final, le fait d’être assez souple me permet aussi d’être plus attentive à ce qui se passe réellement dans la classe. Quand on a tout préparé longtemps à l’avance, on peut être tenté de dérouler ce qui était prévu, même si les élèves n’en sont pas tout à fait là et c’est peut-être un danger.
Je préfère préserver mon week-end
Et puis il faut aussi aborder un truc important, la vie privée hein. Il y a aussi une question d’équilibre de vie, et il ne faut pas le négliger car la carrière est longue et fatigante. Préparer toute la semaine d’un bloc, ça veut dire donc passer plusieurs heures le week‑end à travailler, voire comme toi tout le dimanche. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, y compris pour ta fatigabilité après pendant la semaine. Moi je préfère consacrer un peu de temps chaque jour à préparer le lendemain et préserver mon week-end. C’est plus fractionné et plus soutenable pour moi. Et puis donc comme je t’ai dit j’ai l’impression de travailler davantage en interaction avec la classe. Quelque part ce sont aussi les élèves qui orientent ce que je prépare et c’est très bien comme ça.
Le mot du chercheur
Le travail hors la classe des enseignant·es est un sujet peu étudié alors qu’il représente une part importante de leur temps de travail. La préparation de classe en est un élément, faite du choix des supports, de l’articulation des différentes disciplines, de l’organisation du temps, de la gestion du matériel… qui sont nécessaires ensuite au bon déroulé de la classe.
Nous observons que cette activité, qui n’est pas cadrée par des horaires et des espaces, est très variable selon les individus, selon les périodes de l’année, selon les classes, et bien entendu selon les contraintes et habitudes personnelles des enseignant·es. Des manières très différentes d’organiser ce temps se développent et lorsque des enseignant·es peuvent en discuter, des controverses émergent. Les préoccupations des un·es et des autres viennent justifier des choix parfois très différents, comme Mathieu qui n’envisage pas de débuter la semaine sans l’avoir intégralement préparée et Sandrine qui s’autorise largement à préparer sa classe au fil des jours.
Frédéric Grimaud
