« Comment ne pas entendre que nos enseignants sont aujourd’hui à bout ? » demande le conseiller régional Yannick Trigance (PS) au vu de la dégradation continue des conditions de travail et des moyens pour l’Ecole. Il plaide pour que les moyens pour l’Ecole soient perçus comme un investissement et non un coût.
Depuis plusieurs années, notre école publique traverse une crise profonde, silencieuse pour certains, criante pour ceux qui la font vivre au quotidien. Depuis 2017, les choix politiques opérés ont contribué à fragiliser un pilier essentiel de notre République : l’éducation et le droit à la réussite pour tous et pour toutes.
La rentrée 2026 n’échappe pas à cette régression : elle s’annonce comme une nouvelle étape dans cette dégradation, avec l’annonce de 4 000 suppressions de postes alors même que le nombre d’élèves va baisser de 107600 élèves d’ici à 2026 après une baisse de 96000 en 2025, et que ces baisses pourraient – devraient – être utilisées pour abaisser les effectifs par classe et ainsi améliorer le taux d’encadrement .
Derrière ces chiffres, ce sont des classes encore plus chargées, des enseignants davantage épuisés, et des élèves moins accompagnés. Car contrairement à une idée souvent avancée par les réactionnaires les plus virulents, l’école ne peut pas fonctionner comme une simple variable d’ajustement budgétaire : chaque poste supprimé est une présence humaine en moins, un accompagnement en moins, une aide en moins.
Parmi tant d’autres situations particulièrement critiques en cette période d’annonces des dotations pour la rentrée prochaine et qui font l’objet de multiples mobilisations un peu partout en France, on retiendra pour exemple le département de la Seine-Saint-Denis dont 2/3 des établissements sont classés en éducation prioritaire avec un niveau d’investissement par élève de 6200 euros par élève contre 8840 euros au niveau national, véritable discrimination territoriale. Ce département qui va subir 296 fermetures de classes contre 115 ouvertures et dont 25 Emplois Temps Plein – ETP – font défaut pour simplement compenser la baisse démographique.
Comment ne pas entendre que nos enseignants sont aujourd’hui à bout ? Comment s’étonner que 4 % seulement se sentent valorisés au sein de notre société ? Leur engagement reste immense, mais il est de plus en plus mis à l’épreuve. Moins bien formés qu’autrefois en raison de réformes successives qui ont fragilisé leur entrée dans le métier, ils sont aussi parmi les moins bien rémunérés des pays de l’OCDE : nos enseignants du premier degré gagnent 26 % de moins que les autres diplômés du supérieur quand ceux du second degré gagnent entre 13 % et 17 % de moins que leurs collègues des autres pays de l’OCDE.
À cela s’ajoutent des conditions de travail dégradées : classes surchargées avec 21 élèves par classe dans le premier degré – 19 en moyenne dans l’Union européenne – et 26 élèves dans le second degré – 21 en moyenne dans l’Union européenne, multiplication des tâches administratives, sentiment d’abandon institutionnel. Comment attirer et retenir des vocations dans ces conditions ?
Cette situation a des conséquences directes sur les élèves : la France est un des pays où les inégalités scolaires persistent, voire s’aggravent. Le manque de moyens pour accompagner les élèves en difficulté est criant : moins de remplaçants, moins de personnels spécialisés, moins de dispositifs d’aide individualisée.
Les familles elles-mêmes vivent durement et au quotidien ces dégradations : un récent sondage de l’IFOP indique ainsi que 58 % des parents considèrent que l’école ne garantit pas l’égalité des chances et 81 % que le système scolaire est de moins bonne qualité qu’il y a 10 ans. Seuls 18 % des parents pensent que l’école peut corriger les inégalités quand 44 % considèrent qu’elle les renforce…
Dans le même temps, l’État continue de financer à hauteur de 75 % l’enseignement privé sous contrat sur les deniers publics, sans exiger de contreparties pourtant explicitées dans le Code de l’éducation – notamment celle relative à la mixité sociale – , sans contrôle administratif, pédagogique ni financier.
Cette situation interroge profondément. Peut-on, d’un côté, affaiblir l’école publique et, de l’autre, soutenir un système parallèle sans conditionner les financements à des objectifs de mixité sociale ou d’accueil des publics les plus fragiles ? Peut-on continuer à accepter que 75 % des 200 collèges dont les Indices de position sociale – IPS – sont les plus élevés soient privés sous contrat quand 98 % des collèges dont les IPS sont les plus bas soient publics ? Cette dualité contribue à accentuer les fractures éducatives et sociales, à aggraver les processus d’exclusion et de ségrégation, empêchant notre école de transmettre à notre jeunesse une appartenance commune à notre République.
Combien de fois faudra-t-il répéter que si l’école publique a un coût, elle reste d’abord et avant tout investissement ? Elle est le lieu où se construit l’égalité des possibles, où se forge le vivre-ensemble, où se prépare l’avenir de notre pays. La fragiliser, la sacrifier sur l’autel des restrictions budgétaires, c’est fragiliser et fissurer la République elle-même.
Il est encore temps de changer de cap. Cela suppose de redonner des moyens humains à l’école, de revaloriser et de réhabiliter réellement le métier enseignant, de repenser la formation, d’alléger les effectifs des classes en profitant de la baisse démographie scolaire et de réaffirmer une exigence forte d’équité entre public et privé.
Cela suppose enfin et surtout de faire un choix politique clair : celui de placer l’éducation au cœur d’un projet de société émancipateur et fraternel.
Car une nation qui renonce à son école publique est une nation qui, à terme, renonce à elle-même.
Yannick Trigance
Conseiller régional PS
