Les différents aspects du terme
Le verbe « devoir » marque le fait d’être en dette de quelque chose, envers quelqu’un. Le nom « devoir » désigne une obligation dont une personne doit s’acquitter. « Se devoir » aux siens, à sa famille, à sa patrie, à son travail, désigne ce que l’on se pense tenu d’accomplir en vertu de l’usage, de la morale, ou du sens et de la valeur que l’on attache à l’attitude ou à l’action due.
Quand il découle d’une norme sociale ou d’obligations contractuelles, légales, religieuses ou morales, le devoir est une soumission à une obligation extérieure. Il s’agit d’un devoir contraint résultant d’un « effet de force ». Le devoir est alors vécu comme une injonction ou une auto injonction : « tu dois » ou « je dois » ou « je me dois de ». Dans le domaine scolaire, un devoir désigne une tâche écrite, imposée à des élèves ou à des étudiants. Ce type d’appellation induit un sens délimité et restreint de la notion de devoir.
La matrice du devoir réside dans l’obligation, mais son usage prend des formes très diversifiées et nuancées. La façon de faire avec « le devoir » s’étend de la soumission à une autorité, amenant à « s’exécuter », en passant par la célébration de la bonne image de soi quand on « fait son devoir », mais aussi par le devoir éthique qui implique le jugement et l’engagement personnel au regard des valeurs dont on est porteur et que l’on défend.
Les devoirs liés à un « état »
Un « état », tel celui de l’élève ou de l’enseignant, crée des devoirs liés à la place, au statut et à la fonction de chacun. Ces devoirs résultent d’un ensemble de lois, de règles, de normes, de dispositifs et d’usages, dont le décryptage n’est pas toujours facile, tant pour les enseignants que pour les élèves. La notion de devoir déborde la seule obéissance à un ensemble d’obligations. Le devoir de chacun est aussi de prendre sa place, toute sa place, rien que sa place, dans les dispositifs afin d’exister soi et ensemble. Il est aussi d’être fidèle aux principes républicains de pratiquer et de garantir la liberté, l’égalité et la fraternité pour chacun et pour tous. Il est encore d’être vigilant à ce que les existences coopèrent dans une élaboration et une sécurisation solidaire.
En tant qu’être humain, nous avons un devoir éthique d’être et de faire ce que nous jugeons juste, pertinent et équitable pour nous-même, pour autrui et pour notre environnement. Il s’agit de faire en fonction de ce que nous percevons et comprenons, dans le moment et le contexte de ce que nous vivons. La fonction critique est l’expression du devoir éthique qui invite à juger par nous-même des enjeux de ce qui se noue dans les situations vécues. Il s’agit de l’exercice de la responsabilité qui nous contraint à juger d’un mieux et d’un moins bien, en termes de pertinence en fonction du moment et du contexte.
Le devoir en tant qu’impératif de conscience
L’impératif « de conscience » vient de l’intérieur de la personne au regard des enjeux de sens et de valeur de ce qu’il lui est possible de choisir. Ce type de devoir se réfère à la dimension éthique du jugement d’un enseignant ou d’un élève, selon la hiérarchie de valeurs que lui dicte sa conscience, au risque de s’opposer aux règles ou aux normes et aux lois en vigueur. Le « devoir éthique » découle de la liberté de tout être humain. Il réside dans le désir de prendre sa part dans l’amélioration du bien commun, à l’endroit particulier où l’on se situe et en l’état de ses possibilités.
Faute de la perception d’un devoir éthique, l’être humain se focalise sur son envie de jouir et de posséder, qui le conduit au « toujours plus » de la toute-puissance. Le devoir éthique nécessite un état de conscience arrimé à la lucidité et à l’engagement.
Le dévouement
Le dévouement, de la part d’un enseignant ou d’un élève, apporte à l’environnement scolaire les bénéfices du décentrement de soi. Le dévouement ne consiste pas « à en faire plus », mais à être soi-même, « en conscience ». Cela nécessite un effort de lucidité et de pertinence dans l’appréciation des enjeux humains de la situation en train de se vivre. Il s’agit de se centrer sur les finalités de l’enseignement, au risque de s’écarter de la zone de confort de la méthode habituelle ou préconisée.
Le dévouement peut, tant chez un élève que chez un enseignant, conduire à l’oubli de soi. Or, trop d’oubli de soi pervertit la relation à l’Autre et aux autres. Quand il n’y a pas de soi, il n’y a pas d’autre. Quand « on s’efface », il n’y a plus d’altérité car on ne se situe plus comme Autre. L’art d’assumer sa place réside dans la construction d’un rapport de place pertinent dans chaque moment de l’évolution des relations.
Le dévouement vécu par un enseignant comme un idéal de vie ou/et comme une obéissance aux consignes et aux protocoles, le conduit à une place intenable en le livrant à l’exploitation sans limites de ses élèves, des parents et du système scolaire. L’enseignant perd alors sa place « médiane » entre « ce qui devrait être » et la complexité du réel dont témoignent les tensions entre les différents partenaires. Ne pouvant plus indiquer les limites et garantir les possibles, il ne peut être une figure de sécurité pour ses élèves.
Quand il y a déséquilibre dans le rapport à l’autre et aux autres, les professionnels dévoués participent de leur propre exploitation par le système, qui leur impose toujours moins de droits et plus de devoirs, jusqu’à l’intenable et l’épuisement. Au sein de l’institution scolaire, l’appel aux valeurs, sans les moyens de leurs mises en œuvre, engendre un surinvestissement des professionnels, qui, en s’épuisant dans l’exécution des programmes, ne sont plus disponibles aux cheminements singuliers des élèves. Le dévouement devient un asservissement plus ou moins librement consenti, livrant les enseignants et les élèves à la merci du système gestionnaire qui présente le dévouement comme un idéal devant animer chaque « agent ».
L’articulation des droits et des devoirs
Tout devoir s’accompagne implicitement ou explicitement de droits, d’où la nécessité d’un équilibre « viable » entre droits et devoirs. Faute d’équité dans la répartition des droits et des devoirs, il y a un risque d’emballement, tant des impositions – toujours plus de devoirs au regard de toujours moins de droits – que dans les revendications de toujours plus de droits au regard de toujours moins de devoirs. Le partage équitable des obligations est la condition d’un droit. Les contraintes imposées à chacun doivent être vécues comme étant la garantie des libertés de chacun et de tous. L’équilibre est subtil, car conditionner l’accomplissement des devoirs à l’obtention de droits instaure un marchandage sans fin. A l’inverse, n’octroyer que des devoirs est le principe de l’asservissement et de la déshumanisation.
Comment faire en sorte que le jeune, arrivant à l’école, sente autant ses droits que ses devoirs ?
Si on est dans la recherche d’équilibre entre droit et devoir, on est dans le marchandage, ce que je dis en fin de texte. En fait, il faut resituer les droits et les devoirs au regard des finalités qui sont communes, c’est-à-dire : « À quoi ça sert d’être à l’école, si ce n’est à permettre à des enfants à la fois d’être eux-mêmes et d’être des citoyens tel qu’on prétend qu’ils puissent le devenir, à savoir des porteurs de liberté, d’égalité et de fraternité. »
Pour qu’il y ait de la liberté, il faut que l’autre ait aussi des libertés et qu’il y ait une institution garante des libertés. Pour qu’il y ait de la fraternité, il faut du respect de l’autre et une exigence de respect de soi-même. Pour qu’il y ait de l’égalité, il faut le respect de la singularité de chacun, qu’il soit un élève, qu’il soit un adulte, et il faut qu’il y ait une institution garante du respect de tous. En remettant en perspective les devoirs de l’école, on peut instaurer l’exigence d’un rapport d’équilibre entre droit et devoir.
Est-ce que le système scolaire a du dévouement ?
Un système ne peut pas être « dévoué ». Il peut plus facilement être dévoyé que dévoué. Le système scolaire est voué à une finalité, et selon qu’il est dans les clous ou non, il dérape.
Quand il est centré sur les programmes, on pourrait penser qu’il est « voué » à l’enseignement. Mais le système scolaire est trop souvent un entre-soi de l’enseignement.
La question que tu poses est celle de l’ouverture et du lien. Quand, par exemple, il y a un vol à l’intérieur de l’école, les enseignants ne doivent pas se transforment en policiers. Ils doivent ouvrir l’école à la loi, c’est-à-dire à l’enquête, que ce soit un délit entre les enseignants, entre les élèves, entre l’enseignant et l’élève, entre l’élève et l’enseignant, ou entre les parents et les enseignants. Quand une institution, quelle qu’elle soit, se referme sur elle-même, elle est dans le dévoiement.
Le dévouement a une attitude qui conjugue l’ouverture avec l’équilibre. Il peut devenir un dévoiement, en ayant soit trop d’exigence, ce qui devient un asservissement, ou pas assez d’exigence, ce qui devient une démission.
Est-ce qu’il doit exister un devoir de désobéissance chez les élèves ?
Oui, absolument, et ce « devoir » devrait leur être enseigné. Pour toute consigne qui n’est pas référée au cadre, on doit énoncer le devoir de désobéissance. Je vais te donner un exemple : J’ai passé mon service militaire avec le règlement intérieur des armées dans ma poche, et ce règlement m’a donné le droit à la désobéissance. Ainsi, j’ai gardé la barbe en me présentant en retour d’Algérie en commandant du bataillon de chasseurs alpins auquel j’étais affecté en tant que sous-lieutenant de réserve. On m’avait dit : « Il vous faut vous raser la barbe avant de vous présenter », puis à mon retour « Vous n’avez pas rasé votre barbe ? » J’ai dit : « Non, pourquoi j’aurais rasé ma barbe ? L’article X du règlement intérieur dit que le soldat peut se faire tailler la barbe par le barbier de la compagnie, donc j’ai droit à la barbe. Une autorité militaire ne peut me donner un tel ordre. »
Le devoir de désobéissance devrait être enseigné en se fondant sur le fait qu’un élève est en devoir d’apprendre à juger par lui-même en tant que citoyen. Il doit donc apprendre à s’opposer à quelque chose qui n’est ni juste, ni fondé en droit, et qu’une autorité doit pouvoir lui donner la référence qui l’oblige à se soumettre à un ordre. C’est le principe de l’articulation des droits et des devoirs.
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
