Camille : Oui oui, là c’est le moment où je donne les devoirs aux élèves pour le lendemain, dès le matin. Et franchement, moi je ne me vois pas faire autrement. Les devoirs, je les donne le matin, dès qu’on commence la journée. Déjà parce que les élèves sont disponibles. Le matin, ils sont encore attentifs, ils peuvent écouter, comprendre les consignes et on le sait en fin de journée c’est autre chose. Si je dois expliquer un exercice, reformuler, vérifier que tout le monde a bien noté… c’est quand même plus efficace à ce moment-là. En fin de journée, tu le sais, ils n’ont plus du tout la tête à ça.
Ça m’arrive de changer une consigne
Et puis j’ai la journée ensuite, ça me permet de prendre le temps. Comment dire, on ouvre les cahiers, on lit ensemble, on reformule. Parfois je fais même un exemple avec eux quand je sens que c’est pas évident à comprendre ce que je demande ou que c’est un nouveau type d’exercice qu’on a quasi jamais fait. Et du coup, si je vois qu’il y a un souci, je peux y revenir dans la journée, je peux réexpliquer, ajuster, et même modifier les devoirs si besoin, ça m’arrive. Ça m’arrive de changer une consigne parce que je me rends compte que ce n’est pas si clair que ça.
Alors que si tu donnes les devoirs à la dernière minute, ben c’est trop tard. Les élèves partent avec quelque chose qu’ils n’ont pas compris, et après ça retombe sur les parents. Et après on sait très bien comment ça se passe, soit ils font à la place de l’enfant, soit ça crée des tensions. C’est pas le but. Moi ce que je veux c’est que les devoirs aient un sens et cela nécessite que l’enjeu soit compris des élèves.
Un ambiance de fin de journée plus calme quand les devoirs sont déjà donnés
D’une manière générale, j’aime bien que ce soit anticipé. Et quand c’est posé comme ça dès le matin, je n’ai pas à courir après le temps en fin de journée. Parce que le soir, on est toujours un peu dans l’urgence hein. Il faut ranger, préparer la sortie, répondre à deux ou trois élèves… et au milieu de ça, il faudrait aussi donner les devoirs correctement ? On prend le risque de bâcler un moment qui a son importance dans la stabilisation des savoirs.
Et puis il y a aussi l’ambiance de fin de journée quoi. Je trouve qu’elle est plus calme quand les devoirs sont déjà donnés. On ne rajoute pas une couche d’informations à un moment où ils sont déjà fatigués. Tu sais quand tu rentres de l’EPS, qu’ils sont excités et que tu leur demandes de copier les devoirs ou bien de coller une fiche d’exercices à faire dans le cahier ? Autant parler au mur, ils ne sont plus avec toi.
Ce n’est pas un moment à part
C’est comme si tu as toute la journée un groupe qui fait groupe justement, autour d’activités communes qui ont du sens entre elles, et puis le soir, à la va-vite, tu as une activité qui n’a plus rien à voir. Un truc qui se rajoute, une activité à part, celle de noter les devoirs, qui est dans la tête des élèves une activité en plus, presque en trop.
Je ne sais pas comment l’expliquer mais pour moi, les devoirs font partie du déroulé de la journée de classe. Ce n’est pas un moment à part, c’est cohérent avec le reste de ce qu’on fait. Et en les donnant dès le début de la journée on leur donne cette importance. C’est pas le truc en plus que parfois on peut oublier de donner ou bien qu’on prend le risque qu’ils ne le notent pas ou ne comprennent pas ce qu’il y a à faire parce qu’ils ne sont déjà plus là à 16h20. Et donc, ça me paraît logique de les intégrer à un moment où les élèves sont encore disponibles pour comprendre.
Lucie : Ben moi, c’est tout l’inverse. Les devoirs, je les donne en fin de journée, depuis tout le temps, et j’y tiens vraiment. Et franchement ce n’est pas un moment bâclé hein.
Au contraire, c’est un moment à part, un vrai rituel. Ça fait le lien entre l’école et la maison non ? Enfin c’est fait pour ça et du coup, je trouve ça logique de placer le moment des devoirs juste avant le départ à la maison. Le matin, j’ai envie de me concentrer sur les apprentissages. On démarre la journée directement par du travail de classe. Maintenant je ne fais même plus de temps d’accueil genre l’appel. On est direct en activité, calcul mental, anglais … et parler des devoirs à ce moment-là, j’ai l’impression que ça brouille un peu les choses, voire que ça casserait le rythme de ma classe.
c’est un passage obligé
Alors qu’en fin de journée, au contraire, c’est là que ça prend du sens. C’est une sorte de clôture, de signification que la journée de classe est finie. Et c’est toujours le même format, on sort les cahiers, on écrit ensemble, on relit. C’est ritualisé et donc on y accueille plus facilement les questions éventuelles des élèves, les reformulations. Les élèves savent que c’est un passage obligé. Et même s’ils sont fatigués, ils sont présents à ce moment.
D’abord faut pas exagérer, à la fin de la journée ce n’est pas non plus comme s’ils étaient harassés. On peut organiser la journée pour que le rythme permette à tout le monde de tenir. Et puis donc comme c’est un rituel, ils savent qu’il faut être attentifs à ce moment-là. Et moi, je prends le temps aussi, je sais que c’est un moment qui va me prendre environ 10 minutes et j’anticipé. Vraiment je le redis, ce n’est pas un moment bâclé.
L’information est fraîche
Et puis il faut se poser la question de « pourquoi les devoirs » ? On est d’accord que c’est pas tant les apprentissages hein ? D’ailleurs il n’y en a pas dans les devoirs logiquement. C’est surtout le lien avec les familles. Si on donne des devoirs c’est pour que les parents soient associés au déroulé de l’école au quotidien. Ça leur permet de savoir ce qui a été fait en classe, où en est leur enfant et cetera. Et du coup, en donnant les devoirs en fin de journée, quand l’enfant arrive à la maison, enfin les devoirs viennent d’être donnés quoi. L’information est fraîche. Et du coup les parents peuvent voir directement ce qu’il y a à faire et si besoin demander à l’enfant ce qu’a dit la maîtresse. Et ils peuvent répondre car on vient juste d’en parler alors que si ça date du début de matinée …
Et puis d’une manière générale, j’aime bien pouvoir faire le lien avec la journée, un genre de bilan. En donnant les devoirs en fin de journée je peux dire : “Voilà ce qu’on a fait aujourd’hui, voilà ce que vous allez revoir ce soir”. Il y a une continuité qui se construit à ce moment-là, une cohérence. Le matin comment on sait où on en sera vraiment en fin de journée, ce qu’il faudra revoir ou pas ?
Un moment de passage entre l’école et la maison
Tu ne prends pas le risque que ce soit un peu déconnecté avec ce qui se fera vraiment au cours de la journée ? On parle de quelque chose qui n’est pas encore relié à la journée qui vient de se vivre, c’est bizarre de faire comme ça je trouve. Et puis moi j’ai besoin de ce moment de clôture, de quelque chose qui marque la fin de la journée scolaire. Donner les devoirs c’est l’outil idéal pour faire ça. C’est ça aussi la fonction des devoirs à l’école. Les élèves repartent avec quelque chose de clair, identifié, qui fait partie du cadre, de l’organisation de la journée et qui dit « c’est la fin de la journée de classe ».
Après, bien sûr, je suis d’accord avec l’idée que ça demande d’être rigoureux. Il faut vérifier, faire relire, s’assurer que tout le monde a compris. Et bien sûr anticiper un créneau horaire pour ne pas bâcler ça. Mais une fois que c’est installé comme rituel, ça fonctionne bien. Et au final, les devoirs ça devient autre chose qu’une simple consigne à donner. C’est un moment de passage entre l’école et la maison. Et c’est pour ça que je tiens à les placer en fin de journée, par cohérence avec cet objectif.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en évidence des arbitrages temporels au cœur du travail enseignant. Camille et Lucie sont d’accord sur le fait de donner des devoirs aux élèves, c’est une de leurs activités professionnelles, qu’elles ont en commun. Mais elles divergent sur le moment où la placer. Donner les devoirs le matin ou en fin de journée n’est pas qu’un choix organisationnel, il révèle des conceptions différentes du métier. L’attention des élèves, le rythme de la journée, la continuité entre école et famille, toutes ces préoccupations concourent à la définition du bon travail, qui est différente entre les deux enseignantes. Sans que le dernier mot ne soit dit, nous relevons encore une fois ici l’importance d’avoir des espace-temps où les professionnel·les peuvent se disputer sur les critères du travail bien fait.
Frédéric Grimaud
