Votre livre s’intitule La santé mentale des jeunes queers. De qui, et de quoi, parle-t-il ?
Nous partons du constat que la santé mentale des jeunes queers est mise à mal par des expériences, des contextes, des institutions, des messages et des représentations qui affectent non seulement leur quotidien mais également leur santé physique et psychique. C’est de cela que nous souhaitions parler, en proposant à des sciences variées, des horizons géographiques francophones divers, de réfléchir avec nous à cette question : qu’est-ce qui dégrade ou améliore la santé mentale des jeunes queers ? A la suite d’une étude statistique portant sur 423 jeunes (que nous exposons à travers plusieurs chapitres du livre), trois axes ont été choisis : l’école, les groupes de pairs et la famille. Au total ce livre s’adresse aussi bien aux chercheurs et chercheuses qu’à toutes celles et ceux qui accompagnent les jeunes LGBTIQ. La taille des chapitres (assez courts) et la multiplicité des points de vue permettront à tout le monde de trouver sa porte d’entrée dans l’ouvrage.
Les personnes LGBTIQ sont en moins bonne santé mentale que les autres. Ce constat posé dès la préface est rappelé à plusieurs reprises dans le livre. Comment cette souffrance se manifeste-t-elle plus particulièrement chez les jeunes ?
Plusieurs contributions de l’ouvrage insistent sur le fait que la détérioration de la santé mentale des jeunes est toujours plurifactorielle. Du côté de l’école, de la famille comme des groupes de pairs, les violences, des discriminations, les silences ou les discours de haine contribuent fortement à cela. La médiatisation de propos homophobes ou transphobes, ou bien encore le dénigrement des personnes LGBTIQ renforce considérablement ce phénomène. Tout cela est chiffré, évalué : il n’y a plus de doute là-dessus.
De plus, notre étude produit ou réactualise des données ici, maintenant, en France, et permet d’éclairer un paradoxe : alors que les politiques à l’égard des jeunes LGBTIQ (notamment à l’école) sont plus présentes aujourd’hui qu’hier, les discriminations demeurent à de très forts taux et la santé mentale de ces jeunes ne s’améliore pas (elle s’aggrave même plus vite que la santé mentale de la moyenne des jeunes en France si l’on compare avec les données de santé publique France). Fatalement les conséquences sont elles aussi multiples.
Ce constat, alarmant, met le doigt sur le continuum entre violences, silences et santé mentale pour ces jeunes et particulièrement pour les jeunes personnes trans. Au total, toutes choses égales par ailleurs, les jeunesses LGBTIQ sont bien plus affectées, en raison des éventuelles stigmatisations et discriminations dans toutes les sphères étudiées dans cet ouvrage que sont l’école, la famille et les pair.es.
Cette souffrance a-t-elle aussi des conséquences sur leur scolarité ?
Effectivement, du point de vue scolaire, les conséquences se mesurent également selon les mêmes tendances puisque 14% des jeunes enquêté·es ont vu leurs notes diminuer du fait de l’homophobie, de la transphobie ou de la peur d’être discriminé. 9% ont connu des périodes de rupture scolaire. C’est donc la participation scolaire de ces jeunes qui est directement touchée par la présence des LGBTIQ phobies au sein des établissements scolaires. Plus encore, cela distille de la méfiance entre les institutions et, une fois adulte, cela se retrouve dans d’autres rapports aux institutions comme l’université, la santé ou le travail. Cela peut également entraîner un sentiment d’insécurité qui affecte directement leurs apprentissages. Par exemple, le harcèlement, y compris en ligne, entraîne souvent une baisse de la concentration, une diminution de l’estime de soi, un désengagement scolaire, voire de l’absentéisme et du décrochage.
Soulignons aussi que certains jeunes adoptent des stratégies d’évitement pour se protéger de certains espaces de l’établissement, en ne participant plus en classe, en limitant leurs interactions avec les autres élèves ou encore en s’absentant lors de certaines activités (loisirs et sport principalement). Cette vigilance permanente mobilise une énergie considérable qui n’est plus disponible pour les apprentissages. Les conséquences peuvent donc être à la fois scolaires, sociales et psychologiques.
Néanmoins, les différentes enquêtes et expériences de terrain relatées dans l’ouvrage insistent sur le fait que ce n’est pas être LGBTIQ « qui est source de souffrance ». Elles évoquent plutôt la responsabilité de « mécanismes d’exclusion », parlent de « facteurs exogènes », de « stress minoritaire ». C’est-à-dire ?
Tout à fait. Il faut être clair sur ce point. Les jeunes gays, les jeunes lesbiennes, les jeunes bi ou bien encore les jeunes trans ne sont pas intrinsèquement plus fragiles ou plus vulnérables. IL n’y a pas de trouble à être qui l’on est. La symptomatologie que nous décrivons est le fruit des violences, des exclusions, des violences… Le psychiatre Ilan Meyer a depuis longtemps théorisé la notion de « stress des minorités » qui souligne qu’il persiste, chez toutes les minorités, des stresseurs exogènes (discriminations, violences réelles ou potentielles, discours de haine, politiques hostiles…) et androgènes (peurs, angoisses, intériorisation de la haine…) qui dégradent la santé mentale desdites minorités, jusqu’à l’augmentation des pratiques à risques et des idéations suicidaires.
Plusieurs contributions de l’ouvrage sont plus particulièrement consacrées à la transidentité. Elles dénoncent la « multitude de contre-vérités, d’affabulations et d’incompréhensions », à laquelle sont confronté·es les jeunes trans. Que répondre à ces discours alarmistes et infondés ?
Plusieurs discours apparaissent depuis 5 ou 6 ans. Résumons-les : les jeunes trans seraient trop jeunes pour savoir qui ils ou elles sont ; ils ou elles seraient influencé·es par un « lobby » ; on irait trop vite à les écouter et les accompagner dans leurs transitions : ils ou elles finiront forcément par regretter etc. Aucune de cette affirmation n’est vraie. Aucune ne repose sur des données scientifiques établies. Ici se mêlent assez spontanément le complotisme et la transphobie.
L’objectif de notre démarche est de montrer qu’au Canada, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse, en France, les sciences humaines et sociales comme les sciences médicales qui travaillent sur ces questions disent toutes la même chose : accompagner les enfants trans dans une démarche transaffirmative améliore leur participation scolaire, citoyenne, leur santé physique et mentale. S’appuyer sur la science c’est la seule façon d’avancer avec clarté dans un monde noirci de fausses informations marquées par une idéologie conservatrice.
Face à ces discours d’exclusion, qui affectent la santé des jeunes trans, et queers en général, l’école tente d’agir : circulaire Blanquer de 2021 sur l’accueil des élèves transgenres, suite au suicide d’Avril, lycéenne trans victime de harcèlement ; mise en œuvre obligatoire de l’EVARS à la rentrée 2025… Mais les avancées sont timides : la circulaire conditionne l’usage du prénom choisi par un·e élève à un double accord parental ; le terme « LGBTIphobies » n’apparait que dans le programme de terminale d‘EVARS ; les listes de classe continuent de bicatégoriser les élèves … Pourquoi est-ce si compliqué d’avancer sur ces questions ?
Vous avez raison. L’école progresse en la matière mais les avancées sont timides. Trop d’établissements n’utilisent pas les campagnes de sensibilisation, les budgets pour les formations et les IMS (Interventions en Milieux Scolaires) fondent, les référent·es LGBT ou santé mentale sont bénévoles et peu formés, les observatoires LGBT restent souvent des coquilles vides par faute de moyens et de temps, l’application de la circulaire Blanquer qui facilite l’inclusion des jeunes trans et l’utilisation du prénom d’usage ne résout pas (voire augmente) les tensions et les violences émanant des familles excluantes.
Un paradoxe apparait alors : les jeunes LGBTIQ savent qu’ils ont des droits, en ont plus conscience qu’hier, et se confrontent inexorablement à des écueils dans l’application ou la reconnaissance de ces droits. Cela fait mécaniquement augmenter le sentiment de discrimination, d’insatisfactions, d’injustice. Et puis l’école n’est pas hermétique aux discours de haine qui proviennent de l’extérieur : de ce point de vue, mesurer la médiagenèse des troubles, l’origine médiatique des troubles, semble nécessaire pour mieux s’opposer à ces discours et de représentations.
L’école est-elle un de ces facteurs ? De quelle manière ?
L’école occupe une place centrale dans la prévention et l’accompagnement des jeunesses LGBTIQ. Elle peut être un facteur de vulnérabilité lorsqu’elle laisse perdurer les insultes, les stéréotypes ou les discriminations. Mais elle peut surtout devenir un puissant facteur de protection.
À travers les relations avec les adultes, les contenus enseignés, les règles de vie collective ou encore les actions éducatives mises en place, l’école contribue à façonner le sentiment d’appartenance et de sécurité des élèves. Lorsqu’elle reconnaît la diversité des parcours et qu’elle agit explicitement contre les discriminations, elle envoie un message fondamental : chaque élève a sa place et mérite le respect. Cette reconnaissance favorise l’estime de soi, la réussite scolaire et le bien-être psychologique. Un·e jeune, qui se sent bien dans son école, son collège ou son lycée grâce à une culture d’établissement inclusive, est un élève enclin aux savoirs et aux apprentissages.
Que faudrait-il alors pour que l’école devienne un véritable levier d’amélioration de la santé mentale des jeunes minorités de genre et de sexualité et un lieu de bien-être ?
La réponse est peut-être dans le concept de climat scolaire. Il faut de la coéducation, travailler avec les parents (parfois contre également lorsqu’une information préoccupante s’impose). Il faut une stratégie d’équipe afin que toute le monde aille dans la même direction et respecte les droits des jeunes LGBTIQ (accès à l’information de santé, sécurité, prévention des violences, droit à la vie privée etc.). Il faut des pratiques partenariales et de ce point de vue, soutenir les interventions associatives est un impératif. Il faut maintenir et accentuer la prévention des violences et pourquoi pas mieux armer les observatoires LGBT dans les académies afin qu’ils mesurent les progrès des établissements en la matière.
Comprenons nous bien, la question n’est pas de savoir si les jeunes LGBTIQ sont intrinsèquement plus fragiles. Nos recherches montrent surtout qu’ils sont davantage exposés à des contextes de stigmatisation. Lorsque leur environnement devient soutenant et inclusif, leur santé mentale s’améliore considérablement. Rien n’est donc figé et tout est possible avec des changements de comportements individuels et une volonté institutionnelle.
Agir en faveur du bien-être des jeunesses LGBTIQ en milieu scolaire, permet de favoriser une école inclusive pour toutes et tous, dans une approche respectueuse et humaine. Une école qui protège les élèves les plus vulnérables est, en définitive, une école qui devient meilleure pour tout le monde.
Enfin, aux parents qui nous lisent, votre importance ressort constamment : l’acceptation et le soutien parental constituent des points essentiels au bien-être des jeunes LGBTIQ. Il ne s’agit pas d’être parfait, mais d’être présent, à l’écoute et de reconnaître l’expérience vécue de son enfant.
Propos recueillis par Claire Berest
La santé mentale des jeunes queers, Arnaud Alessandrin et Johanne Dagorn (dir.). Éditions ( :?!.) Double ponctuation.
A retrouver sur le site du Café pédagogique :
« Santé mentale : le gouvernement promet encore mais avec quels soignants ? »
« Santé mentale : parlons-en ! »
