Les « humanités numériques » constituent un passionnant champ de pratiques et de réflexions : elles tentent d’accompagner, d’éclairer, d’amplifier ce que le numérique transforme dans la construction et la diffusion des savoirs. En quoi l’Intelligence Artificielle change-t-elle à nouveau la donne ? Faut-il réserver cette transdiscipline au monde de la recherche ? Peut-on en relever les défis jusque dans l’Ecole ? Ces questions essentielles, stimulantes, sont celles que nous pose un nouvel essai d’Alexandre Gefen, directeur de recherches au CNRS, historien des idées et de la littérature : Humanités numériques, Le savoir et l’enseignement à l’heure de l’IA. Un voyage tout à la fois dans le passé et dans notre futur proche …
Un passionnant voyage en humanités
Remercions immédiatement Alexandre Gefen de combler un manque en nous enseignant ici ce que l’Ecole ne nous transmet guère : l’ouvrage nous offre un beau parcours, à la fois savant et savoureux, dans la fabrique de nos savoirs, avant et avec le numérique.
« Depuis l’invention de l’écriture, chaque révolution médiatique – papyrus, codex, imprimerie, presse, puis informatique – a provoqué une augmentation des volumes d’information produits et conservés. L’époque contemporaine ne se distingue pas tant par la nouveauté de ce phénomène que par son accélération exponentielle et son changement d’échelle : l’humanité produit aujourd’hui en une seule journée davantage de données qu’elle n’en avait généré jusqu’au XVIIIe siècle. »
L’histoire culturelle que nous raconte Alexandre Gefen s’avère bel et bien technologique, tant au fil des siècles et des aventures les outils augmentent, organisent et transforment le savoir humain : il s’agit d’ « encoder le monde », de « conserver le patrimoine », de « diffuser » les connaissances, d’« authentifier », de « collaborer », de « mesurer » par exemple à travers une « lecture à distance » qui permettra de comparer statistiquement des milliers de textes, de donner alors à mieux voir et comprendre …
Cette histoire technologique est aussi humaine, tant l’ouvrage nous offre de vivantes rencontres : Sardanapale ordonnant la constitution d’une bibliothèque universelle dans son palais de Ninive, Paul Otlet concevant un système de structuration du savoir, Roberto Busa travaillant sur la somme théologique de Thomas d’Aquin, Michael S. Hart à l’origine du projet Gutenberg et de nos bibliothèques numériques, etc.
Cette histoire humaine est complexe, tant Alexandre Gefen en éclaire les féconds espoirs sans masquer les éventuelles limites ou légitimes contestations. Par exemple aujourd’hui, l’IA « incarne la promesse d’un filtrage algorithmique du monde », mais « déplace le problème du trop-plein cognitif vers un trop-plein computationnel, transformant la rareté de l’attention en enjeu politique et écologique ». Ou encore « une étude du MIT évoque une sous-activation neuronale chez les utilisateurs d’IA », mais l’enquête est contestée pour le faible effectif de son échantillon (« 54 sujets »), pour son protocole jugé lacunaire, pour l’oubli d’une possible « réallocation cognitive ».
Le parcours s’achève sur une belle image en diptyque : à la bibliothèque de la Sorbonne, elle confronte (ou relie) l’auteur, numériquement suréquipé, et une étudiante, qui travaille à la main et à l’ancienne une dissertation d’histoire médiévale. On soumettra volontiers cette hypotypose à la lecture et à la réflexion de nos élèves.
Car « la « datafication » du savoir » constitue une vague de fond qui transforme profondément le travail du chercheur ». L’enjeu demeure alors de « conjuguer esprit de géométrie et esprit de finesse », « automatisation » et « interprétation ». Cela permettrait d’éviter certaines « absurdités » comme le fait d’« attribuer les œuvres de Molière à Corneille sur la seule base d’analyses stylométriques erronées ». Cela exige donc des chercheurs et chercheuses non pas moins mais encore plus de « savoirs théoriques ou historiques ». Pour paraphraser Michel Serres, à l’heure de l’IA, nous voilà plus que jamais « condamnés à devenir intelligents ».
Soulignons qu’il s’agit de le devenir à l’Ecole aussi, où les élèves, comme Monsieur Jourdain faisant « de la prose », pratiquent souvent les humanités numériques « sans le savoir », à leurs niveaux et à leurs façons : recherches sur internet, investigations ou créations IA, réalisation d’infographies, écritures multimodales, classes d’investigation, explorations des opendata, projets de publication ouverte …
L’ouvrage d’Alexandre Gefen dessine en filigrane notre horizon : sans doute, encore plus à l’heure des robots conversationnels, s’agit-il d’amener les élèves à participer activement à la fabrique des savoirs, de développer tout à la fois leur maitrise technique et leur esprit critique, de les aider à co-concevoir davantage les procédures et à conscientiser mieux les enjeux d’un tel travail. Se joue là un changement de rôle dans le métier de nos élèves : il leur faut cesser d’être simples clients consommant les « plats tout préparés » de l’IA, sa « junk food » diront certain·es, pour apprendre à cuisiner, à récolter, transformer, agencer, saucer, servir … : bref, à oser l’aventure, délicieusement gastronomique, de la connaissance.
Une invitation à réinventer l’humanisme
Alexandre Gefen salue (et prolonge) l’ouvrage fondateur de Milad Doueihi paru en 2011 : Pour un humanisme numérique. Celui-ci éclairait combien le numérique « transforme nos rapports à la mémoire, au savoir, au document, à l’écriture, à l’espace, au temps, ainsi que nos relations sociales ». Il étudiait et festoyait la « nouvelle circulation des savoirs à l’heure d’internet qui avait fait écho à celle permise par l’imprimerie à la Renaissance ».
Quinze ans après, la fête serait-elle finie ? L’utopie originelle d’internet, c’était le rêve modernisé de la « bibliothèque universelle » imaginée par Kurd Lasswitz, la fiction borgésienne de la combinatoire « bibliothèque de Babel ». L’Intelligence Artificielle constitue une nouvelle variante de ce fantasme d’une totalité des savoirs à portée de main : potentiellement aussi son accomplissement et sa fin. Car en réalité, on ne le sait que trop, l’utopie s’est déjà effondrée. La conquête de l’accessibilité, de l’horizontalité, de la liberté, de la gratuité a laissé place à de nouvelles féodalités. Le web est sous contrôle de pouvoirs politiques, de puissances économiques, de formatages culturels. Les agents conversationnels s’emparent de nos mots, de nos savoirs, de nos croyances. Les nouveaux navigateurs internet tels qu’OpenAI Atlas cherchent à nous guider et nous orienter encore plus : ils constituent un projet ergonomique, économique et politique pour que la connaissance devienne un assistanat plutôt qu’une exploration.
Et si fête était à réinventer ? Car pour Alexandre Gefen, il s’agit bel et bien de ne pas se résigner : plutôt de saisir les potentialités de l’IA pour la mettre au service d’un nouvel humanisme. Il faut alors considérer la machine algorithmique et générative « non comme substitut à l’érudition large et à l’art de bien écrire, mais comme augmentation de la puissance de connaitre et de démontrer ». Il faut l’exploiter non comme renoncement à la singularité de la pensée et du style, mais comme invitation à « l’hybridation des discours », sans doute pas si éloignée de l’art de la conversation et du centon propre à Montaigne, jusque dans ses enjeux : « Je ne dis les autres sinon pour d’autan plus me dire » (Essais, I, 26).
L’humanisme numérique : à l’Ecole aussi ?
Depuis le 16e siècle, son ami Etienne de la Boétie nous parlerait-il ici du pouvoir que nous céderions à l’IA ? « Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. » A l’heure de la « servitude volontaire » aux nouvelles puissances du savoir, les humanités numériques nous appellent, à l’invitation d’Alexandre Gefen, à mener ce beau combat.
A l’Ecole aussi, il nous revient à notre tour de prolonger ce nécessaire travail d’émancipation et d’encapacitation. Car les enjeux sont essentiels : retrouver et revitaliser un rapport humaniste au monde, à la culture, à l’écriture ; substituer une pédagogie de la question tout à la fois à une didactique et à une technologie de la réponse ; déployer une expérience de la connaissance qui soit authentique, heureuse, riche de ses incertitudes, consciente de ses choix ; dépasser la scolastique des clergies médiévales ou modernes, tristement fondée sur la copie, le commentaire et la mémorisation ; cesser de séparer les sciences exactes et formelles, les sciences humaines et sociales, les disciplines littéraires, linguistiques, artistiques … ; développer au contact des savoirs et des œuvres la capacité à se construire pleinement comme sujet.
Dans l’enseignement primaire et secondaire, dans nos bibliothèques hybrides et élargies, dans nos classes transformées en laboratoires de recherche, de coopération, de création, d’expérimentation des auctorialités augmentées, de production de ressources en publication ouverte, les humanités numériques peuvent diffuser bien des outils, inspirer des démarches et déployer leurs beaux enjeux.
A l’exemple du si vif Montaigne, réinventons ensemble une pédagogie et une éthique, transdisciplinaires, de l’essai. Puisse celui d’Alexandre Gefen nous en ouvrir la voie, heureuse.
Jean-Michel Le Baut
Alexandre Gefen, Humanités numériques, Le savoir et l’enseignement à l’heure de l’IA, Editions Hermann, mai 2026, EAN 9791037048486
Sur le site de la maison d’édition
Un essai pédagogique préfacé par Alexandre Gefen
Alexandre Gefen dans le Café pédagogique
Milad Doueihi dans le Café pédagogique
