Contre-réforme de 2009, « management hors sol »
La Commission des Affaires culturelles et de l’Éducation de l’Assemblée nationale a pris une heureuse initiative : confier à deux de ses membres une mission flash, ou éclair, portant sur « les impacts des réformes successives sur le baccalauréat professionnel. » Ces missions sont constituées d’au moins deux parlementaires. Il s’agira ici de Géraldine Bannier et de Jean-Claude Raux : un député élu au titre de la NUPES et l’autre une députée du Modem. Et donc une mission transpartisane. Ces deux parlementaires ont déposé leur rapport le 9 juillet 2025 [1].
Contre-réforme de 2009
L’administration du ministère de l’Éducation nationale, depuis des décennies, traite des sujets relatifs à l’enseignement professionnel, comme si elle n’avait de compte à rendre à personne. Un Etat dans l’Etat. Sauf pendant les courtes périodes où un ministre a pu, pendant quelques mois, tordre les bras de son administration et de son Inspection générale. Comme Jean-Pierre Chevènement, avec le baccalauréat professionnel, ou René Monory avec les 4èmes technologiques et professionnelles ou encore Najat Vallaud Belkacem, avec les Campus des métiers et des qualifications. Vite rattrapés par la patrouille.
En témoigne par exemple la contre-réforme de 2009 réduisant la durée de la préparation du baccalauréat professionnel de 4 à 3 ans, en dépit d’une expérimentation qui conduisait à la rejeter. Nous y reviendrons. En témoignent également les diverses mesures de « transformation » de la voie professionnelle, mises en place en dépit de ce qu’il n’y ait eu, au Conseil supérieur de l’Education nationale, aucune voix pour les soutenir, y compris celle des organisations d’employeurs.
Ces mesures ont, bien évidemment, toutes échouées, ce que le ministère est seul à ne pas reconnaître. Le rapport fournit bien d’autres exemples de ces réformes venant d’on ne sait où. Sans que les élus en aient été saisis. Le ministère de l’Education nationale, si avide de mesurer les compétences des élèves, comporte-t-il en son sommet, rue de Grenelle, les compétences à la hauteur des responsabilités qui sont les siennes ?
Management hors sol
Un exemple de ce management hors-sol : la volonté affichée d’orienter davantage de jeunes filles vers les filières technologiques. On ne peut qu’approuver. Mais sans davantage de places en STS, en IUT, ou en écoles d’ingénieurs, faudra-t-il y admettre moins de garçons ? Ces places n’ont pas été ouvertes.
Des réformes inutiles et contre-productives
Ce rapport fournit un état des lieux très largement partagé. Faute de ce préalable indispensable, la totalité des réformes mises en œuvre au cours des 20 dernières années ont été inutiles, voire pour certaines contre-productives, parce que conduites sans analyse sur le fond des questions à régler. Les enseignants en lycée professionnel sont là pour témoigner de cet échec. Ces mesures ont toutes été annoncées comme de nature à constituer la voie professionnelle en une « filière d’excellence »… Elles se sont empilées sans jamais être sérieusement évaluées. « La réalité perçue par les principaux acteurs du monde de l’éducation nationale, et les premiers intéressés eux-mêmes, à savoir les enseignants et les élèves de cette filière, est sensiblement différente, au point de susciter le soupçon : ces discours récurrents et peu suivis d’effets promouvant l’excellence de la voie professionnelle ne relèvent-ils pas d’une forme d’hypocrisie ? »
Ainsi la contre-réforme de 2009, déjà évoquée, conduite depuis Bercy, qui a réduit d’une année, de 4 à 3 ans, la durée de préparation au baccalauréat professionnel a été présentée sous le faux-nez d’une égale dignité du baccalauréat professionnel supposée rétablie par une égale durée de préparation des divers baccalauréats. La conséquence : des compétences en baisse pour les diplômés, et des conditions d’accès à l’emploi détériorées.
De même la réorganisation de la seconde professionnelle, par famille de métiers, « retarde l’acquisition de compétences professionnelles précises susceptibles d’être mobilisées ultérieurement par les élèves dans leur parcours. » « Elle favorise par ailleurs la concentration des genres… Une mesure technocratique complétement déconnectée du réel » mais permettant d’optimiser le nombre d’élèves par classe. Ici encore la variable cachée.
Les rapporteurs ne sont pas davantage convaincus, bien au contraire, de l’intérêt de deux autres mesures phares, la co-intervention et le chef d’œuvre, notamment parce qu’elles sont financées par la réduction du nombre d’heures d’enseignement ordinaire. Des mesures considérées, presque unanimement, comme de simples gadgets. Pour les rapporteurs, il faut les supprimer et rétablir les volumes horaires disciplinaires.
La réorganisation de la classe de terminale professionnelle, en Y, avec quelques semaines en fin de scolarité différenciées selon l’objectif recherché, insertion professionnelle avec un stage pour les uns ou poursuite d’études avec des compléments méthodologiques pour les autres : un fiasco presque unanimement reconnu, par tous sauf par la rue de Grenelle. Des salles de cours désespérément vides, côté poursuite d’études et, côté insertion, des élèves non en stages formateurs financés à 100 € la semaine mais des petits boulots, guère formateurs, mais autrement mieux payés… Pour les rapporteurs, « un vecteur de chaos », un dispositif source de désorganisation des établissements, aggravant l’absentéisme. Le Ministère se dit à l’écoute, et propose une réduction de six à quatre du nombre de semaines ainsi concernées. Une incapacité à reconnaitre ses erreurs et à les corriger.
« Empilement » aussi, au cours des dernières décennies, des dispositifs de « lutte contre le décrochage scolaire ». Plus inefficaces les uns que les autres.
« Le ministère ne propose que des remèdes homéopathiques ou des traitements symptomatiques »
On aurait pu ajouter – ce que ne signalent pas les rapporteurs – que si ce décrochage s’est réduit, l’origine en est à trouver du côté de la suppression – ou presque – des redoublements et de « l’amélioration » des taux de réussite aux examens. Dont le ministère s’est longtemps félicité alors que cette « amélioration » « était paradoxale, compte tenu de la chute du niveau moyen des élèves orientés vers la voie professionnelle. Mais une « amélioration » s’accompagnant évidemment là encore ou d’une dégradation des conditions d’insertion professionnelle des diplômés ou par des taux de réussite inacceptables dans l’enseignement supérieur pour ceux qui s’y engagent. Le ministère ne propose que des remèdes homéopathiques ou des traitements symptomatiques. Comme le signalait le MEDEF aux rapporteurs, « pour des jeunes souvent en difficulté scolaire à l’entrée en seconde professionnelle – ils le sont désormais presque tous, ajoutera- t-on -, trois années s’avèrent souvent trop courtes pour atteindre un niveau de qualification réellement opérationnel sur le marché du travail. Mais pour le ministère de l’Éducation nationale le niveau des diplômes est défini par le nombre d’années d’études pour y parvenir et secondairement par les compétences qu’ils devraient certifier. »
C’est précisément pour revaloriser le diplôme du baccalauréat professionnel que les rapporteurs ont proposé de moduler sa durée de préparation, en permettant aux élèves les plus fragiles – de fait, ils le sont pratiquement tous – de bénéficier d’une année de formation supplémentaire. Néanmoins, il est naturel – ajoutent les rapporteurs – que de plus en plus d’élèves de la voie professionnelle souhaitent poursuivre leurs études, au regard de l’insertion professionnelle dégradée post-CAP ou post-baccalauréat professionnel.
Pour améliorer les taux d’insertion professionnelle, le ministère se propose de réactualiser la carte des formations : un « marronnier » diraient les journalistes, car une réactualisation invoquée sans exception à chaque rentrée scolaire, et cela depuis plus de 40 ans ; des ajustements indispensables, interrogeant sur la capacité d’une institution, caporaliste et rigide, à s’adapter rapidement à son environnement. Et mieux encore à anticiper sur l’évolution des métiers. La création d’un bureau des entreprises, dans chaque lycée professionnel, constitue une mesure à préserver, même si elle a été malheureusement « fragilisée « par une mise en œuvre maladroite
Il est significatif de constater que ce rapport n’évoque qu’accessoirement la question des Campus des métiers et des qualifications alors qu’ils auraient mérité d’être mis davantage mis en avant dès lors qu’il s’agissait de traiter de la carte des formations, de la continuité des parcours des bacheliers professionnels entre le secondaire et le supérieur, de la cohérence à assurer entre les formations sous statut scolaire et sous statut d’apprenti, entre les formations initiales et continues, des relations avec les entreprises et les collectivités locales. Rien à reprocher aux rapporteurs. Mais le constat d’un affaiblissement de son ancrage territorial qui lui donnait tout son sens. Et notamment au profit des villes moyennes.
Comment a-t-il par exemple été possible, au cours des dernières années, de regretter le déséquilibre de nos échanges commerciaux, de constater notre absence de compétitivité, d’évoquer l’indispensable réindustrialisation de notre pays sans même évoquer la question des transformations à apporter à notre enseignement professionnel afin que l’équilibre de nos échanges commerciaux soit rétabli, notre compétitivité retrouvée et notre réindustrialisation enfin engagée ? Doit-on attendre 2027 pour ouvrir ce chantier ? L’approche transpartisane adoptée par la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale permet d’espérer qu’il n’en sera rien.
Daniel Bloch
Dans le Café pédagogique
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