Dans quel contexte avez-vous mené l’ambitieux projet « Passeurs de mémoire » ?
« Passeurs de mémoire » est le fruit d’une interrogation : comment transmettre le devoir de mémoire ? C’est ainsi que ma collègue de Lettres modernes Bella Laffineur et moi-même avons bâti cet ambitieux projet autour de cette démarche citoyenne. L’interrogation autour de la transmission du devoir de mémoire s’inscrit dans un projet d’établissement plus large autour de la nécessité de donner du sens à la scolarité des collégiens. Notre objectif était également d’accompagner les élèves de la 3e Dieng pour qu’ils vivent des réussites au sein de l’environnement scolaire et éprouvent des renforcements positifs. Afin de progresser sur cette voie, les élèves ont réalisé des travaux conséquents et se sont investis toute l’année sur des supports variés en Histoire-Géographie, en Enseignement Moral et Civique (E.M.C.) et en Français.
Les élèves ont réalisé une carte numérique interactive retraçant les parcours de déporté·es : comment se sont opérés les choix et les recherches ? en quoi vous semble-t-il intéressant de partager ces recherches sous la forme d’une carte en ligne ?
Parmi les productions réalisées, la carte numérique occupe une place essentielle. Celle-ci est l’aboutissement de toutes les recherches réalisées par les élèves durant l’année. Sur cette dernière, deux types d’éléments sont mis en avant : les trajectoires de personnes déportées ainsi que des lieux de mémoire. Les parcours de Marie-Louise (Lisette) Moru, Peter (Pierre) Feigl, Lili Keller-Rosenberg (Leignel) et Simone Jacob (Veil) sont les quatre personnes mises à l’honneur, tandis que le mémorial de la Shoah de Paris, Auschwitz-Birkenau et le musée virtuel du collège Jean Macé de Bruay-sur-l’Escaut sont les lieux de mémoire mis en avant. Malheureusement, nous ne pouvions pas rendre hommage à tous les déportés, la carte devant rester lisible, des choix étaient nécessaires. Lisette, Peter, Lili et Simone traduisent des impératifs différents – liés aux discipline Histoire et Français – tout comme le besoin d’intégrer des exemples locaux (Lili), presque incontournables (Simone), méconnus et non déportés (Peter) ou encore des personnes déportées non juives (Lisette). Mais tous sont les témoins d’une volonté : transmettre la mémoire de ces parcours.
La carte interactive est apparue comme le support le plus pertinent pour tout à la fois présenter les document sources trouvés et analysés par les élèves, reconstituer visuellement le parcours géographique de déportation et, surtout, mettre en avant la mémoire de ces personnes en alliant documents textuels, iconographiques et vidéographiques.
Les élèves ont aussi produit un « musée virtuel de la mémoire » : en quoi a consisté ici le travail ? avec quels bénéfices spécifiques ?
Le musée virtuel de la mémoire est un lieu numérique, intégralement réalisé en 3D, où les élèves ont mis en exposition des œuvres liées à la thématique de la Shoah. Ce lieu numérique prend toute sa dimension avec un casque de réalité virtuelle : c’est comme si vous étiez dans un musée, libre de déambuler où vous le souhaitez !
Le travail des élèves a consisté à sélectionner des œuvres d’art liées à la Shoah ; sans plus de contraintes, que ce soient des tableaux, des sculptures, des filmographies, des musiques… Ensuite, chacun a dû compléter une fiche d’analyse en Histoire des Arts afin de présenter son œuvre, son contexte de réalisation, sa description, sa composition et la symbolique de cette dernière. Une fois les fiches d’analyse collectées, le travail de numérisation et de composition du musée virtuel a commencé. Dans le produit fini que vous pouvez observer, des pistes audios sont associées à certaines œuvres pour renforcer l’immersion.
Avec quels bénéfices spécifiques ?
Le principal bénéfice pour les élèves a été la fierté de la réalisation de l’outil. Une fois le musée virtuel achevé – ce qui a été chronophage – il y a eu un effet « waouh ». Les élèves ont tous été impressionnés d’avoir réalisé un musée et que leurs analyses soient exposées. Le renforcement positif et la valorisation des élèves induits sont des points indéniables. Le second bénéfice est associé à la progression des compétences des élèves dans de nombreux domaines, de l’analyse d’œuvre à l’utilisation de support numérique en passant par la pratique de l’oral. Un tel projet couvre de nombreux domaines et chacun met en œuvre de nombreuses capacités.
Les élèves ont voyagé en Pologne à Cracovie et Auschwitz-Birkenau : en quoi le travail mené préparatoire a-t-il renforcé l’impact de ce voyage ?
L’impact de ce voyage d’étude a été renforcé par la longue préparation réalisée dans les séances : sur le contexte et les preuves historiques en Histoire, sur les témoignages écrits et oraux en Français, sur l’engagement citoyen en E.M.C. Un tel voyage, chargé d’émotions, se prépare. Outre les contenus liés aux programmes scolaires, les élèves ont analysé différentes œuvres en Histoire des Arts, ont croisé les témoignages d’autres déportés, ont échangé avec la journaliste Stéphanie Trouillard, sur la reconstitution et la transmission d’une trajectoire de déportation, et ont été directement félicités par Ginette Kolinka ! Ce fut une année très riche pour eux et pour nous !
Quel a été l’impact du voyage ?
Le voyage d’étude à Cracovie et Auschwitz-Birkenau a été le point culminant. Le contact direct avec les vestiges d’une époque permet de rendre la mémoire vivante, d’incarner l’Histoire. Ce moment présent permet de renforcer le sentiment d’appartenance commune au vivre-ensemble, de transmettre les valeurs de la République et les principes de la citoyenneté. Lors de ce voyage, les élèves ont participé à une cérémonie commémorative sur le site d’Auschwitz-Birkenau même. Nos Passeurs de mémoire ont ainsi prononcé un discours devant près d’une centaine de personnes. L’impact du voyage a été renforcé après ces journées d’étude, lors de la restitution finale. Les élèves ont transmis leurs émotions et leur engagement à travers le court-métrage Passeurs de mémoire – inséré directement sur la carte numérique – pour que le passé demeure une « acquisition pour toujours » et que chaque élève transmette la mémoire des déportés.
Au final, quel regard portent les élèves sur ce beau projet ?
Les élèves sont fiers d’eux, et Madame Laffineur et moi-même le sommes également ! Bien entendu, leur investissement a été fluctuant selon les temporalités de l’année et les contraintes personnelles de chacun. Toutefois, nous constatons sans problème qu’un tel projet a soudé le groupe-classe et que la grande majorité d’entre eux a été motivée et impliquée à l’année. Nous avons insisté pour inclure dans le projet l’intégralité des élèves intégrés dans la 3e Dieng, y compris les élèves de l’Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire (U.L.I.S.). Ils ont été formidables et ont produit des analyses remarquables. Pour répondre totalement sur le regard porté sur ce beau projet, je vais citer Morgane, une des élèves de la classe : « J’ai été beaucoup émue durant l’année. […] Le mot que je veux transmettre c’est « la mémoire » parce qu’il ne faut pas oublier les millions de personnes qui ont perdu la vie ».
Et quels conseils donneriez-vous à des collègues tenté·es de s’en inspirer dans un autre contexte ?
Pour les collègues désireux de s’inspirer du projet « Passeurs de mémoire », le temps est la plus grande contrainte. Nous avons eu la chance de bénéficier du soutien de la direction de notre établissement, ce qui nous a permis de bénéficier ponctuellement de créneaux horaires supplémentaires. C’est un lourd projet qui implique énormément d’heures de travail, tant en classe qu’en dehors. Mais la motivation produite et l’accomplissement des élèves en valent la peine !
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
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